Mè 67 : un souvenir indélébile dans l’histoire de la Guadeloupe.

Les 26, 27 et 28 mai 1967, la Guadeloupe bascule dans une violence sans précédent. Durant trois jours, des manifestants pacifiques, qui réclamaient au départ 2 % d’augmentation, affrontent les forces de l’ordre, lesquelles n’hésitent pas à tirer à balles réelles sur les civils. Le bilan est lourd : plusieurs dizaines, voire des centaines de morts sont à déplorer du côté guadeloupéen. Retour sur cet événement marquant de l’histoire de la Guadeloupe.

Pour comprendre les événements de Mè 1967, il faut avant tout remonter dans le temps et se replonger dans la Guadeloupe des années 1960. À cette époque, l’archipel est plongé dans une profonde crise sociale et économique. La modernité peine à atteindre l’île et une grande partie de la population vit dans la précarité. À cela s’ajoutent une forte croissance démographique, un chômage galopant provoqué notamment par la fermeture des principales usines sucrières de l’île, ainsi que les lourdes conséquences du cyclone Inès qui frappe la Guadeloupe en 1966. Tous les ingrédients d’une explosion sociale sont alors réunis. Il ne manque plus qu’une étincelle.

Cette première étincelle porte un nom : SNRSKY, un commerçant d’origine polonaise installé depuis peu en Guadeloupe. Le lundi 20 mars 1967, vers 9 heures du matin, devant son magasin de chaussures « Le Sans-Pareil », situé dans l’une des principales rues commerçantes de Basse-Terre, le commerçant s’en prend violemment à un cordonnier, M. Balzinc, qu’il tente de chasser de sa devanture avec son chien. La scène choque les passants d’autant plus qu’elle s’accompagne d’insultes racistes et d’un cynique : « Dis bonjour au nègre ».

Très rapidement, la colère monte. Des habitants se rassemblent tandis que la police intervient sur place. Réfugié à l’étage de son magasin, SNRSKY continue pourtant de provoquer la foule depuis son balcon. Au fil des heures, plusieurs centaines de personnes convergent vers le centre-ville. Vers midi, les portes du magasin sont forcées. Le commerce est entièrement saccagé. Des cartons de chaussures sont jetés dans la rue tandis que l’argent de la caisse est déchiré par une foule en colère. Dans le même temps, certains tentent de retrouver le commerçant qui a pris la fuite par les toits.

La tension atteint alors un point de non-retour. Les deux voitures de SNRSKY sont renversées puis incendiées. Présent sur les lieux, le sous-préfet Maillard comprend rapidement qu’il ne peut plus contenir la colère populaire. Pour éviter qu’un incendie ne ravage le centre-ville, il oriente la foule vers le port où la Mercedes du commerçant est finalement jetée à la mer. Mais cela ne suffit pas. Le magasin est à son tour incendié.

Très vite, des habitants venus des communes voisines affluent vers Basse-Terre. Toute la soirée, les jeunes des quartiers populaires occupent les rues sans que les forces de l’ordre ne parviennent réellement à reprendre le contrôle de la situation. Plusieurs Blancs sont pris à partie et bousculés par la foule.

Le lendemain, la colère reprend de plus belle. La quincaillerie MASTON, située à l’entrée du bas du bourg, est prise d’assaut. Des armes circulent et des coups de feu sont tirés contre les CRS venus dégager les rues. La ville s’embrase. Autour du cours Nolivos, les affrontements se poursuivent toute la journée du mardi. Jets de pierres, gaz lacrymogènes, tirs sporadiques et tentatives de négociations rythment ces heures de tension extrême. Les manifestants réclament justice contre SNRSKY, la réembauche des employés du magasin mais aussi du travail pour la jeunesse guadeloupéenne.

L’appel au calme lancé par le préfet Pierre Bolotte reste sans effet immédiat. Il faudra finalement l’intervention de Gerty Archimède, sollicitée par les autorités, pour apaiser progressivement la colère populaire.

La deuxième étincelle survient en mai 1967, un mois déjà chargé de symboles sociaux et historiques en Guadeloupe. Dès le 1er mai, des manifestations éclatent à Capesterre-Belle-Eau, annonçant les tensions qui embraseront l’île quelques semaines plus tard.

Le mercredi 24 mai 1967, les ouvriers du bâtiment, sous-payés et confrontés à des conditions de travail difficiles, déclenchent une mobilisation. Ils réclament une augmentation de salaire de 2 % ainsi que l’alignement des droits sociaux sur ceux de la métropole.

Le jeudi 25 mai, face à l’ampleur du mouvement et à la tension grandissante sur les piquets de grève, le patronat béké accepte d’ouvrir des négociations. Une réunion est alors prévue pour le lendemain à la Chambre de commerce de Pointe-à-Pitre.

Le vendredi 26 mai 1967, les discussions débutent dans un climat extrêmement tendu. Très rapidement, le dialogue se bloque : aucun des deux camps ne semble prêt à céder. Dès le matin, des ouvriers de la zone industrielle de Jarry rejoignent le mouvement. En réponse, les forces de l’ordre — CRS et gendarmes mobiles surnommés les « képis rouges » — interviennent brutalement : coups de matraque, coups de crosse et tirs de sommation.

Pendant ce temps, devant la Chambre de commerce de Pointe-à-Pitre, des centaines d’ouvriers et de sympathisants se rassemblent pour soutenir la délégation syndicale de la CGT engagée dans les négociations avec le patronat. Alors qu’un accord semblait proche, les discussions sont suspendues à cause de l’opposition du représentant de la SOGOTRA, Georges Brizzard. Très vite, la rumeur se répand dans la foule que ce dernier aurait déclaré : « Lorsque les nègres auront faim, ils reprendront le travail. »

L’arrivée massive des forces de l’ordre fait monter la colère d’un cran. Les CRS lancent des grenades lacrymogènes et chargent violemment la foule. Les manifestants, rejoints par de nombreux jeunes, ripostent à coups de pierres, de bouteilles et de conques de lambis. L’émeute éclate.

À l’intérieur du bâtiment, Georges Brizzard, menacé, est évacué sous protection policière. Dans toute la ville, des groupes se forment et les affrontements se multiplient. Retranché à la sous-préfecture avec les responsables militaires et le sous-préfet Petit, le préfet Pierre Bolotte donne alors l’ordre de tirer « en faisant usage de toutes les armes ».

Cet ordre marque un basculement tragique. Sur la place de la Victoire, les armes automatiques crépitent. Des dizaines de personnes tombent sous les balles. Parmi les blessés transportés à l’hôpital figure Jacques Nestor, militant du GONG âgé de 26 ans, qui succombera à ses blessures.

La mort de Jacques Nestor radicalise davantage la situation. Une véritable insurrection éclate dans Pointe-à-Pitre. Les armureries Petreluzzi-Questel et Boyer sont prises d’assaut, des armes et des munitions sont récupérées par les insurgés. Des groupes d’autodéfense populaire se mettent en place pour protéger les habitants.

Les affrontements deviennent d’une extrême violence. Face aux pierres et aux conques de lambis, les forces de l’ordre répondent par des rafales de mitraillettes. Le bilan humain s’alourdit au fil des heures.

Dans le chaos, plusieurs bâtiments sont attaqués ou incendiés : les magasins Unimag et Prisunic, les immeubles d’Air France et de France-Antilles, ainsi que le dépôt de la Banque de la Guadeloupe. Pointe-à-Pitre bascule alors dans un véritable état de siège.

Un couvre-feu est instauré. Plus personne n’est autorisé à circuler dans les rues, désormais quadrillées par les auto-mitrailleuses des « képis rouges ». Les regroupements sont interdits et les rafales touchent indistinctement manifestants, passants et riverains.

La journée du samedi 27 mai 1967 : l’odeur de la mort

Le bilan des violences est déjà extrêmement lourd. Côté guadeloupéen, cinq morts sont officiellement recensés parmi les manifestants : Jacques Nestor, Zadig Gougougnam, Pincemaille, Camille Taret et Guidas Landre. Des centaines de civils sont blessés et des centaines d’arrestations sont signalées. Dans le même temps, la radio évoque également 27 policiers tués et plusieurs gendarmes blessés.

Au lendemain des affrontements, des habitants se regroupent par petits groupes dans les rues de Pointe-à-Pitre pour constater l’ampleur des dégâts et commenter les massacres de la veille. Ils découvrent une ville sous occupation, transformée en véritable zone militaire.

Dans la matinée, des élèves du lycée de Baimbridge décident à leur tour de manifester pour dénoncer la répression sanglante du 26 mai. Devant la sous-préfecture, aux cris de « CRS-Bolotte dehors ! », ils sont violemment chargés par les CRS et les « képis rouges » qui les encerclent. Plusieurs dizaines de jeunes sont arrêtés puis soumis à des interrogatoires musclés.

Très rapidement, les affrontements reprennent dans les rues entre manifestants et forces de l’ordre. De nouveaux tirs éclatent. Selon plusieurs témoignages, des dizaines de personnes tombent sous les balles. Des corps seraient rapidement récupérés et enterrés discrètement par leurs proches.

Tout au long de la journée, les arrestations se multiplient. Des centaines de Guadeloupéens — militants, jeunes des quartiers populaires mais aussi simples passants — sont conduits dans les casernes de gendarmerie pour y être interrogés. Beaucoup dénonceront plus tard des violences particulièrement brutales : passages à tabac, tortures, humiliations et menaces de mort.

Le samedi soir, Pointe-à-Pitre et la Guadeloupe s’endorment dans un silence pesant. Après quarante-huit heures de violences inouïes, l’île est sous le choc.

Le bilan officiel fait état de huit morts. Mais pour de nombreux Guadeloupéens, le nombre réel de victimes dépasserait largement les deux cents morts.

Le mardi 30 mai 1967, un accord est finalement signé en préfecture entre le patronat et les représentants des ouvriers. Il prévoit une augmentation salariale de 25 %, soit douze fois plus que les 2 % réclamés au départ par les grévistes et vingt-cinq fois plus que la proposition maximale avancée par Georges Brizzard lors des négociations du 26 mai.

Sur le plan matériel, les dégâts sont considérables. Au moins 17 véhicules sont gravement endommagés et 14 autres incendiés. Plusieurs commerces sont pillés, notamment des magasins contenant des armes à feu. Des bâtiments symboliques sont également pris pour cible, comme les locaux de France-Antilles, d’Air France ou encore ceux de la SATEC, certains étant incendiés. Après le pillage de l’armurerie Boyer, les forces de l’ordre saisissent au total 38 armes à feu dans les rues voisines : 29 fusils de chasse, 3 carabines et 3 pistolets automatiques.

Dès le début du mois de juin, et plus précisément le 7 juin 1967, une série de procès s’ouvre en Guadeloupe. Des dizaines de personnes sont inculpées. Il s’agit principalement de jeunes âgés de 20 à 30 ans, dont plusieurs mineurs, souvent sans emploi ou exerçant des métiers précaires. La plupart résident dans les quartiers populaires de Pointe-à-Pitre.

Beaucoup semblent pourtant étrangers au mouvement initial des ouvriers du bâtiment déclenché le 26 mai sur la place de la Victoire. Aucun élément ne permet alors d’établir un lien direct entre ces jeunes et le GONG, ni même une quelconque influence du mouvement indépendantiste. Certains ne sont que de simples curieux arrêtés pour avoir enfreint le couvre-feu.

Malgré cela, les autorités judiciaires adoptent une ligne particulièrement sévère. Le juge estime qu’« étant donné la gravité des événements, nul, s’il n’était directement intéressé par l’émeute, ne songeait à sortir dans la rue ». Plusieurs jeunes, retrouvés porteurs de pierres ou de pavés, sont ainsi condamnés pour « participation non armée à un attroupement armé qui ne s’est dissipé que devant l’usage de la force ».

Le tribunal de grande instance de Pointe-à-Pitre prononce alors de lourdes peines pour participation à un attroupement armé, port d’armes et dégradations de biens publics.

Les peines prononcées contre ces jeunes, souvent présentés comme de simples badauds, sont particulièrement sévères. Onze condamnations à un an de prison ferme ou plus sont ainsi prononcées. Certains perdent même leurs droits civiques, alors qu’ils étaient jusque-là inconnus des services de police. C’est notamment le cas d’Urbain V., manœuvre âgé de 50 ans, condamné à 30 mois de prison, peine ramenée à 18 mois, assortie toutefois de cinq années de privation de droits civiques.

Les cas d’arrestations pour port d’armes sont plus rares. Parmi eux figure un homme de 27 ans condamné à deux ans de prison ferme pour vol de munitions dans une armurerie. Un autre, âgé de 41 ans, écope de quatre ans de prison ferme — peine confirmée en appel — pour port d’un pistolet automatique chargé lors d’un attroupement sur la place de la Victoire, le matin du 27 mai.

Quelques mois plus tard, le 15 décembre 1967, s’ouvre au tribunal correctionnel de Basse-Terre le procès de vingt-neuf personnes accusées d’avoir participé aux émeutes survenues à Basse-Terre entre le 20 et le 22 mars 1967. Dans son réquisitoire, le procureur distingue les « meneurs », contre lesquels il réclame trois ans de prison, les « participants actifs », passibles de deux ans, et les « participants passifs », pour lesquels il demande un an d’emprisonnement.

Au final, quatre accusés sont condamnés à deux ans de prison et quatre autres à dix-huit mois. Les autres peines s’échelonnent entre quinze mois ferme et trois mois avec sursis.

En avril 1968, vingt-trois Guadeloupéens poursuivis pour attroupement et divers délits commis lors des événements des 26 et 27 mai 1967 sont à leur tour jugés. Le verdict fait état de six peines de prison ferme allant d’un an à dix-huit mois, onze peines avec sursis de six mois à trois ans, ainsi que huit acquittements.

Un an après les émeutes, en 1968, quelques semaines avant les manifestations étudiantes parisiennes de Mai 68, dix-huit Guadeloupéens accusés d’appartenir au GONG comparaissent devant la Cour de sûreté de l’État à Paris pour atteinte à l’intégrité du territoire et violences.

Mais rapidement, faute de preuves solides, le procès se transforme en véritable procès du système colonial français. Plusieurs grandes figures intellectuelles et politiques viennent témoigner, parmi lesquelles Jean-Paul Sartre et Aimé Césaire, député-maire de Fort-de-France, qui déclare alors : « Nous ne sommes pas des Français à part entière, mais des Français entièrement à part. »

Le 1er mars 1968, treize accusés sont acquittés. Six autres sont condamnés à des peines de prison avec sursis :
– quatre ans avec sursis pour Serge Glaude, Claude Makouké, Pierre Sainton et Louis Théodore ;
– trois ans avec sursis pour Georges Baden et Rémy Flessel.

Tous ressortent libres à l’issue du procès et seront finalement amnistiés le 30 juin 1969, après l’élection présidentielle française.

Le GONG, véritable instigateur des tensions sociales ?

Dès son arrivée en Guadeloupe en 1965, le préfet Pierre Bolotte est alerté par les Renseignements généraux sur ce qu’ils considèrent comme la montée du danger autonomiste, en particulier celui représenté par le GONG (Groupement d’Organisation Nationale de la Guadeloupe). Avant même de prendre ses fonctions, Bolotte effectue plusieurs visites ministérielles à Paris et revient convaincu que les départements français de la Caraïbe sont menacés par les mouvements révolutionnaires inspirés de Cuba et de la Tricontinentale.

Après les émeutes de Basse-Terre de mars 1967, le préfet affirme que le GONG manipule la jeunesse des quartiers populaires et attise les tensions sociales et raciales dans un contexte électoral déjà explosif. Selon lui, l’organisation indépendantiste téléguide les jeunes ayant participé aux violences. Dès le retour au calme, le gouvernement décide alors de renforcer la surveillance du mouvement et d’engager des poursuites judiciaires contre ses membres.

Depuis plusieurs mois déjà, les services préfectoraux constituent des dossiers sur les militants du GONG. Les Renseignements généraux multiplient les surveillances, recensent les tracts distribués, les slogans peints sur les murs ou encore les rassemblements organisés dans l’archipel. Fin mars 1967, une mission spéciale composée d’agents de la Police judiciaire et de la DST est envoyée depuis Paris afin d’enquêter sur les activités du mouvement et son éventuel rôle dans les troubles survenus en Guadeloupe.

Pourtant, contre toute attente, les enquêteurs concluent après plusieurs semaines d’investigation qu’« aucun lien n’a été découvert entre ce mouvement et l’émeute de Basse-Terre ». Malgré cela, les autorités continuent de voir dans le GONG une organisation révolutionnaire dangereuse, influencée par le marxisme, le castrisme et les mouvements indépendantistes internationaux.

Le 1er mai 1967, une manifestation organisée par le GONG à Capesterre-Belle-Eau renforce les inquiétudes des autorités. C’est à cette occasion que Jacques Nestor est identifié pour la première fois comme militant actif du mouvement. Quelques semaines plus tard, lors des événements de Pointe-à-Pitre, sa mort sous les balles des forces de l’ordre fera de lui l’un des symboles de Mé 67.

Dans les années qui suivent, Pierre Bolotte maintient sa version des faits. Selon lui, le GONG aurait dirigé les émeutes du 26 mai 1967. Pourtant, plusieurs rapports officiels contredisent cette thèse. Les investigations menées par la DST, la Police judiciaire ainsi que différentes juridictions concluent à l’absence de preuve établissant une implication directe du GONG dans l’organisation ou le déclenchement des violences.

Le commissaire divisionnaire Honoré Gévaudan, chargé d’une mission d’enquête en Guadeloupe, écrit notamment dans son rapport de juin 1967 que les investigations « n’ont pu apporter la preuve de la responsabilité directe du GONG dans la préparation, l’organisation et l’exécution des manifestations de rues des 26 et 27 mai 1967 ».

Pour autant, les autorités de l’époque continuent de considérer le mouvement comme une menace potentielle pour l’ordre public. Dans le contexte de Guerre froide, de décolonisation et de montée des mouvements révolutionnaires dans le monde, la peur d’une contagion indépendantiste dans la Caraïbe française alimente les fantasmes autour du GONG.

Avec le temps, plusieurs historiens, dont Benjamin Stora, ont souligné cette divergence entre les conclusions des enquêteurs et le discours politique tenu par l’État français. Pour beaucoup, l’image d’un GONG tout-puissant, capable de déstabiliser la France dans la Caraïbe, relève davantage d’une construction politique destinée à justifier la répression et à étouffer les revendications sociales et identitaires qui secouaient la Guadeloupe dans les années 1960.

En réalité, le champ d’action du GONG restait limité. Son activité reposait principalement sur la diffusion de tracts, l’organisation de manifestations et une rhétorique révolutionnaire proche de celle des mouvements d’extrême gauche de l’époque. Mais dans un climat marqué par les tensions sociales, les inégalités raciales et les peurs liées à Cuba, cela suffisait à faire du mouvement une cible privilégiée des autorités françaises

Quel bilan pour les émeutes de Mè 67 ?

– Le silence volontaire des autorités

Grâce à l’ouverture des archives, notamment celles du Service historique de la Défense, il est désormais possible de dresser, pour la première fois, un bilan plus précis des forces militaires et civiles engagées dans le maintien de l’ordre en Guadeloupe durant les événements de mars et mai 1967. Selon le chef d’état-major particulier du général de Gaulle, le préfet disposait alors des moyens suivants :

– 1 compagnie d’infanterie de Marine : 130 hommes
– 3 pelotons mobiles de gendarmerie : 150 hommes
– 2 pelotons mobiles de gendarmerie venus de Martinique : 150 hommes
– 1 compagnie républicaine de sécurité (CRS) : 150 hommes

Soit un total de 580 hommes mobilisés, sans compter les milices patronales pro-gouvernementales, dont le nombre exact reste encore aujourd’hui inconnu.

D’autre part, il est établi que le général de Gaulle, informé par son conseiller spécial chargé de l’Afrique et des Outre-mer, Jacques Foccart, valida l’envoi en urgence d’un escadron de gendarmerie de type PUMA composé de 100 hommes, transportés par un Boeing d’Air France pour un coût estimé à 250 000 francs. Dans un télégramme officiel, il est précisé :
« L’avion décollera d’Orly ce soir (26 mai) vers 22 heures et atterrira à Pointe-à-Pitre demain vers 3 heures locales (6 heures de Paris). »

Malgré l’ouverture partielle des archives, aucun bilan définitif des victimes n’a pu être établi. Une nouvelle fois, l’État français retient officiellement le chiffre de huit morts identifiés nominativement.

Aucun document consulté jusqu’à présent ne permet de confirmer précisément le nombre réel de victimes des journées des 26 et 27 mai 1967. Les estimations oscillent entre les huit morts officiellement reconnus — attestés par le commissaire Gévaudan dans son rapport du 20 juin 1967 — et les 87 morts évoqués en mars 1985 par Georges Lemoine, alors secrétaire d’État aux Outre-mer.

Les victimes officiellement reconnues sont : Jacques Nestor, Ary Pincemaille, Olivier Tidace, Georges Zadigue-Gougougnan et Emmanuel Craverie à Pointe-à-Pitre ; Jules Kancel, Aimé Landres et Camille Taret aux Abymes.

Concernant les forces de l’ordre, aucun décès n’est officiellement recensé. Les différents rapports de police et de gendarmerie justifient l’usage des armes par la légitime défense, évoquant des attaques menées par des manifestants à coups de pierres, de conques de lambi, de bouteilles incendiaires et parfois d’armes à feu récupérées après le pillage de certaines armureries.

Les rapports des chefs d’escadrons de CRS et des gardes mobiles mentionnent très peu les victimes civiles, à l’exception de Jacques Nestor. Ils insistent davantage sur les blessés dans leurs rangs : six gendarmes blessés, dont deux grièvement, ainsi que vingt-sept CRS blessés, parmi lesquels huit sérieusement atteints et deux ayant perdu un œil.

L’un des responsables des forces de l’ordre écrit notamment :
« Le personnel n’a pu contenir la foule qui nous lapidait à bout portant qu’en utilisant les armes individuelles dans un tir volontairement mal ajusté afin d’éviter le pire. »

Par ailleurs, plusieurs divergences apparaissent entre les différents rapports concernant l’heure exacte du début des tirs policiers et la mort de Jacques Nestor, premier manifestant officiellement tué le 26 mai. Selon un rapport de gendarmerie mobile, les tirs auraient débuté à 14h45. Le commandant des CRS évoque quant à lui 15h25. Jacques Nestor étant tombé entre 15h30 et 16h, certains historiens estiment que les tirs mortels pourraient provenir des CRS, sans qu’aucune certitude ne puisse être établie.

Le rapport Stora précise également qu’après la mort de Jacques Nestor, le préfet Pierre Bolotte prend personnellement le commandement des opérations à la place du commissaire central. Une chose semble toutefois certaine : Jacques Nestor, déjà surveillé par les services de renseignement, aurait été délibérément ciblé. Le rapport souligne :
« Jacques Nestor a été visé personnellement et il était bien plus connu des policiers du commissariat central que des CRS. Il avait été photographié la veille lors d’un rassemblement devant le commissariat. Le lendemain, 26 mai, Nestor était habillé de la même façon. »

Quant à l’auteur du tir mortel, les hypothèses restent nombreuses. Benjamin Stora écrit :
« L’heure de ce tir correspond approximativement à celle où les CRS ouvrent le feu […] Il est plausible qu’il s’agisse en fait d’un tireur se trouvant avec le commissaire Canales sur la terrasse de la chambre de commerce, d’où ce dernier a fait les premières sommations. »

Le rapport Stora souligne également les nombreuses zones d’ombre présentes dans les archives officielles. Plusieurs documents apparaissent incomplets et certains événements majeurs semblent avoir été volontairement omis des rapports administratifs. Une procédure jugée inhabituelle au regard des méthodes habituellement utilisées par les forces de maintien de l’ordre.

Les archives permettent néanmoins d’obtenir des précisions sur l’armement utilisé. Le rapport mentionne notamment la consommation de munitions par les gardes mobiles, surnommés les « képis rouges » :
– 29 cartouches de pistolet-mitrailleur 9 mm
– 4 cartouches de pistolet 9 mm
– 29 cartouches de fusil 7,5 mm

Les inventaires évoquent également un stock renouvelé de 300 grenades, probablement lacrymogènes.

La répression ne s’arrête pas au 26 mai. Durant toute la nuit et la journée suivante, des tirs sont encore signalés dans plusieurs quartiers de Pointe-à-Pitre.

Des témoignages et des estimations bien plus lourdes

S’il existe un point sur lequel de nombreux témoins s’accordent, c’est bien la violence extrême de la répression policière durant les événements de mai 1967. Pour beaucoup, il s’agissait d’une véritable boucherie.

Les mouvements nationalistes et indépendantistes avancent depuis longtemps un bilan dépassant les 130 morts. D’autres témoignages évoquent plusieurs centaines de victimes. Certains survivants affirment avoir vu des blessés et des morts se réfugier dans les champs de canne entourant Pointe-à-Pitre.

Des infirmières ayant travaillé dans les hôpitaux et cliniques de l’époque ont également affirmé que certains décès provoqués par balles n’auraient jamais été officiellement déclarés, par peur de représailles de la DST. Ainsi, le nombre réel de victimes demeure encore aujourd’hui entouré de mystère et de tabou.

Pendant de longues années, l’État français maintient officiellement le chiffre de huit morts. Il faut attendre l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir pour qu’un premier chiffre plus élevé soit publiquement avancé : en 1985, Georges Lemoine évoque officiellement 87 victimes.

En 2012, François Hollande promet la création d’une commission d’enquête confiée à l’historien Benjamin Stora, spécialiste de l’histoire coloniale. Cette mission porte également sur les événements de Martinique en 1959 et de Guadeloupe en 1962.

Les témoignages recueillis dans le rapport Stora sont particulièrement marquants. Une documentaliste de la télévision locale raconte ainsi qu’elle n’avait que cinq ans lorsque sa mère lui ordonna, avec ses frères et sœurs, de se cacher sous un lit en fer pendant que des gendarmes frappaient violemment à la porte de leur maison.

Un autre témoignage, celui d’un habitant métropolitain de Pointe-à-Pitre dans une lettre adressée à l’Élysée, évoque la peur ressentie pour sa famille et estime que « le bilan de huit morts peut être raisonnablement multiplié par trois ou quatre ».

Dans un télégramme adressé le 28 mai au ministre des Outre-mer, le préfet Pierre Bolotte reconnaît lui-même :
« Le total actuellement connu est de sept morts mais je suis obligé de rappeler […] possibilité d’autres victimes toujours non déclarées et par conséquent indécelables actuellement. »

Dans ses mémoires publiées en 2008, le docteur Pierre Sainton, détenu dans une cellule de gendarmerie durant la nuit du 26 au 27 mai, affirme avoir entendu des rafales et des cris provenant des sous-sols de la caserne. Des affirmations qui n’ont jamais pu être confirmées.

Henri Bangou, ancien maire de Pointe-à-Pitre et témoin direct des événements, évoque lui aussi une violence extrême. Au fil des années, ses estimations du nombre de morts évolueront : une dizaine juste après les événements, plusieurs dizaines vingt ans plus tard, puis plus de soixante victimes en 1992, avant finalement de reconnaître ne jamais avoir connu le bilan exact.

Du côté de la presse locale et nationale, la majorité des médias reprend alors la version officielle des huit morts. Seuls quelques journaux, comme L’Humanité ou L’Humanité Nouvelle, avancent des bilans plus lourds, évoquant jusqu’à quinze morts. D’autres sources militantes iront encore plus loin, parlant de 47, 54, voire plusieurs centaines de victimes.

À travers les lignes de cet article, nous avons également évoqué les déclarations de Georges Lemoine. Là encore, rien de véritablement précis, comme le souligne l’historien français Benjamin Stora : « En 1985, Georges Lemoine, secrétaire d’État aux DOM-TOM du gouvernement de Laurent Fabius, déclare que la répression des événements de mai 1967 a coûté la vie à 87 personnes. Mais l’origine exacte de cette déclaration reste imprécise. »

Il en va de même pour les estimations évoquant une centaine, voire deux à trois cents morts, régulièrement avancées dans certains milieux syndicaux, nationalistes ou indépendantistes. Aucune preuve formelle ne permet aujourd’hui de confirmer ces chiffres, notamment en raison de l’état des archives disponibles, souvent inexploitables ou incomplètes.

Comme le rappelle le rapport Stora : « La recherche dans les archives hospitalières du CHU de Pointe-à-Pitre, qui auraient pu permettre d’accéder à une autre version que celles des autorités étatiques, s’est avérée vaine, ces archives ayant été détériorées par l’humidité ou la moisissure. »

Ces chiffres élevés sont parfois contestés jusque dans les rangs nationalistes eux-mêmes. Paul Tomiche, déféré devant le tribunal de grande instance de Guadeloupe en 1968, rejetait par exemple la thèse des 87 morts :

D’ailleurs, les chiffres très élevés avancés par certaines organisations militantes, notamment l’Alliance Révolutionnaire Caraïbe (ARC) de Luc Reinette, s’inscrivent aussi dans une rhétorique révolutionnaire visant à rappeler les sacrifices des générations passées de Guadeloupéens dans leur lutte contre le colonialisme. Pour certains observateurs, ces bilans auraient également servi à accentuer la responsabilité de l’État français, perçu comme une puissance coloniale.

Dans son enquête, Benjamin Stora explique néanmoins que les recherches menées dans les registres d’état civil de la majorité des communes de Guadeloupe n’ont révélé aucun pic de mortalité significatif autour des 26, 27 et 28 mai 1967 par rapport aux années 1966 ou 1968. L’historien précise toutefois que plusieurs hypothèses demeurent possibles : certaines familles auraient pu récupérer les corps sans les déclarer officiellement, par peur de représailles ; d’autres victimes auraient pu être déclarées ailleurs, notamment si elles n’étaient pas originaires de Guadeloupe.

Cinquante ans après les événements, aucune identité supplémentaire de victime n’a clairement émergé. Pourtant, de nombreux témoignages évoquent encore aujourd’hui des familles qui auraient enterré discrètement leurs proches sans effectuer de déclaration administrative.

Benjamin Stora a également exploré une autre piste : celle des archives religieuses. Selon lui, « si des familles n’ont pas déclaré leurs morts à l’état civil, il est probable qu’elles aient eu recours aux services de l’Église pour les inhumer religieusement ». Aux Archives de l’évêché de Basse-Terre, la consultation du Journal de la cathédrale — tenu quotidiennement par l’évêque — n’a cependant pas permis d’obtenir davantage de réponses. Aux dates des 26 et 27 mai 1967, l’évêque note simplement : « Graves désordres à Pointe-à-Pitre : 7 morts et 60 blessés. »

Il subsiste malgré tout une possibilité évoquée par l’historien : consulter les registres de sépulture de chaque paroisse de Guadeloupe. Mais un tel travail serait extrêmement long et complexe, puisqu’aucun registre centralisé des enterrements n’existe à l’échelle du diocèse. Benjamin Stora invite d’ailleurs les éventuelles familles concernées à se manifester afin de faire avancer la connaissance historique sur cette question encore sensible.

Les travaux de la commission Stora n’ont donc pas permis d’établir un bilan humain incontestable des événements de mai 1967. Une chose demeure toutefois certaine : en Guadeloupe, le souvenir de Mé 67 reste profondément ancré dans la mémoire collective. Plus d’un demi-siècle plus tard, la blessure demeure ouverte et cette page de l’histoire guadeloupéenne ne peut toujours pas être tournée.

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