Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a fait de l’immigration l’un des principaux axes de sa politique. Washington multiplie les accords avec des pays tiers pour y transférer des migrants expulsés des États-Unis, parfois sans aucun lien avec ces territoires. Dans la Caraïbe, plusieurs États ont déjà accepté ou négocient à leur tour ces arrangements avec les autorités américaines.
Lors de la campagne présidentielle de 2024, Donald Trump, candidat à un second mandat après sa défaite face à Joe Biden en 2020, avait fait de l’immigration l’un de ses principaux thèmes de campagne. Il promettait notamment de lancer la plus vaste opération d’expulsions de l’histoire des États-Unis.
Depuis son retour à la Maison-Blanche, son administration a considérablement renforcé les arrestations et les procédures d’éloignement. La Maison-Blanche affirme que plus de 675 000 personnes ont été expulsées au cours de la première année du second mandat de Donald Trump, auxquelles s’ajoutent des millions de départs volontaires. Ces chiffres sont ceux communiqués par l’administration américaine et recouvrent plusieurs catégories de départs.
ICE, le bras opérationnel de la politique migratoire
Au cœur de cette politique se trouve l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), l’agence fédérale chargée notamment de faire appliquer le droit de l’immigration à l’intérieur du territoire américain.
Créée en 2003 au sein du Department of Homeland Security (DHS), ICE enquête, procède à des arrestations, place des personnes en détention et organise leur éloignement du territoire. Son service Enforcement and Removal Operations (ERO) prend notamment en charge l’identification, l’arrestation, la détention et le renvoi des personnes faisant l’objet d’une procédure d’éloignement.
L’agence ne doit toutefois pas être confondue avec la Border Patrol, qui dépend du Customs and Border Protection (CBP) et dont la mission principale consiste à surveiller les frontières américaines. ICE intervient principalement à l’intérieur du territoire.
Sous le second mandat de Donald Trump, ICE a pris une place considérable dans la stratégie migratoire de l’administration. L’agence bénéficie de moyens renforcés et ses opérations ont fortement augmenté. En juillet 2026, ICE a procédé à près de 50 000 arrestations, son niveau mensuel le plus élevé depuis le début du second mandat de Trump. Plus de la moitié des personnes arrêtées n’avaient alors ni condamnation pénale ni procédure criminelle en cours, selon une analyse des données de l’agence.
Cette intensification des opérations fait l’objet de nombreuses critiques. Des associations de défense des migrants et des organisations de défense des droits humains dénoncent notamment des arrestations visant des personnes sans condamnation pénale, des demandeurs d’asile ou encore des personnes installées depuis longtemps aux États-Unis.
Les opérations menées par les agents fédéraux dans des lieux de la vie quotidienne — notamment à proximité d’écoles, de centres religieux, d’hôpitaux ou dans des espaces publics — ont également suscité de vives controverses. Amnesty International affirme notamment que l’administration a élargi l’intervention de nombreuses agences fédérales dans le contrôle migratoire et que des opérations ont visé des migrants, des demandeurs d’asile, des réfugiés et même des citoyens américains.
Cette politique a également alimenté des tensions entre le gouvernement fédéral et plusieurs grandes villes américaines, notamment New York, Los Angeles ou Chicago, où les autorités locales et des associations ont contesté certaines pratiques de l’administration fédérale.
Les conditions de détention constituent également un autre sujet de controverse. Des associations dénoncent la surpopulation de certains centres, les difficultés d’accès à l’assistance juridique et les conditions de détention de personnes engagées dans des procédures migratoires.

Des décisions de justice contre certaines pratiques
La politique menée par l’administration Trump a également donné lieu à plusieurs batailles judiciaires.
En février 2026, le juge fédéral Brian Murphy, à Boston, avait déclaré illégale une politique permettant à l’administration américaine d’expulser certaines personnes vers un pays tiers avec un délai de préavis extrêmement court. Le juge avait estimé que les personnes concernées devaient disposer d’une possibilité réelle de contester leur transfert lorsqu’elles risquaient d’être exposées à des persécutions ou à de graves atteintes à leurs droits.
Le 18 septembre 2026, la Cour d’appel fédérale du premier circuit a confirmé pour l’essentiel cette décision. La cour a notamment considéré que les migrants devaient bénéficier d’une possibilité significative de contester leur éloignement vers un pays tiers et les risques auxquels ils pourraient y être exposés. Plus de 25 000 personnes auraient été concernées par les expulsions vers des pays tiers dans le cadre de cette politique.
Autre dossier : le partage de données fiscales avec ICE. En septembre 2026, une cour d’appel fédérale a confirmé qu’une politique permettant à l’Internal Revenue Service (IRS) de transmettre à ICE certaines informations fiscales avait violé les lois fédérales protégeant les données des contribuables. Environ 47 000 adresses avaient été communiquées avant l’intervention de la justice.
Ces décisions ne signifient pas que l’ensemble des activités d’ICE ont été déclarées illégales. Elles concernent des pratiques précises de l’administration et de ses agences, contestées devant les tribunaux.
L’expansion d’ICE soulève également des questions sur le contrôle de l’agence. En 2025, son financement a été fortement renforcé afin de permettre l’intensification de la politique d’expulsions. L’agence a parallèlement engagé une importante campagne de recrutement, suscitant des interrogations sur ses capacités à recruter et former rapidement de nouveaux agents.
Des expulsions vers des pays tiers de plus en plus fréquentes
Mais la politique migratoire de Donald Trump ne se limite désormais plus au renvoi des personnes vers leur pays d’origine.
Depuis 2025, Washington développe une autre stratégie : les « third-country removals », ou expulsions vers des pays tiers.
Le principe consiste à transférer une personne vers un État dont elle n’est pas ressortissante et avec lequel elle peut n’avoir aucun lien. Certaines personnes n’ont jamais vécu dans le pays où elles sont envoyées et n’en parlent parfois même pas la langue.
Selon Amnesty International, cette pratique s’est considérablement développée depuis février 2025. L’organisation estime qu’environ 15 000 personnes ont été envoyées vers des pays tiers entre janvier et décembre 2025, dont environ 13 000 vers le Mexique. Elle affirme également que certaines personnes ont été détenues arbitrairement dans leur pays de destination et que beaucoup ont rencontré des difficultés pour accéder à une assistance juridique indépendante.
Pour Amnesty International, certaines de ces pratiques violent les garanties de procédure auxquelles les personnes concernées ont droit avant leur éloignement. L’organisation estime également que des personnes ont été transférées alors qu’elles bénéficiaient de protections contre leur renvoi ou alors que leur situation était encore examinée par la justice.
Le principe juridique central est celui du non-refoulement. Il interdit de transférer une personne vers un pays où elle risque d’être exposée à des persécutions, à la torture ou à d’autres violations graves des droits humains. Il implique également qu’une personne puisse contester réellement son transfert lorsqu’elle affirme qu’elle risque d’être renvoyée ultérieurement vers un pays où elle serait en danger.
Amnesty International affirme que certaines personnes expulsées vers des pays tiers n’ont appris leur destination qu’une fois à bord de l’avion. L’organisation rapporte également des cas de personnes menottées pendant les vols et de détenus placés dans des conditions qu’elle considère comme cruelles ou dégradantes, notamment dans des conteneurs maritimes.
Ces accusations doivent cependant être attribuées à l’organisation : elles constituent des constats et des analyses d’Amnesty International, et ne signifient pas que chacune de ces situations a fait l’objet d’une décision judiciaire.
Entre 2024 et 2026, la politique migratoire de Donald Trump est ainsi passée d’une promesse d’expulsions massives à un dispositif international dans lequel les États-Unis cherchent non seulement à renvoyer des migrants vers leur pays d’origine, mais également à les transférer vers des pays tiers.
La politique d’expulsion de Donald Trump par les pays tiers
Depuis son retour au pouvoir, l’administration américaine a conclu des accords ou arrangements avec plus de 30 pays pour permettre le transfert de ressortissants de pays tiers. Selon Amnesty International, la liste comprend notamment douze États africains — parmi lesquels le Cap-Vert, le Cameroun, la République centrafricaine, la République démocratique du Congo, la Guinée équatoriale, l’Eswatini, le Ghana, le Liberia, le Rwanda, la Sierra Leone, le Soudan du Sud et l’Ouganda. Dans les Amériques, au moins quinze pays sont concernés, dont Antigua-et-Barbuda, le Belize, le Costa Rica, la Dominique, la République dominicaine, l’Équateur, le Salvador, le Guatemala, le Guyana, le Honduras, le Mexique, le Panama, le Paraguay, Saint-Kitts-et-Nevis et Sainte-Lucie.
Les accords sont toutefois très différents d’un pays à l’autre. Certains ont été rendus publics à la suite de demandes formulées dans le cadre du Freedom of Information Act (FOIA), tandis que d’autres restent confidentiels.
Certains arrangements prévoient que les pays partenaires accueillent temporairement des personnes que les États-Unis souhaitent éloigner, jusqu’à leur éventuel rapatriement. Amnesty International affirme que plusieurs de ces dispositifs ont conduit à des situations de détention arbitraire.
D’autres relèvent du modèle dit « Safe Third Country », dans lequel des personnes demandant l’asile aux États-Unis peuvent être transférées vers un autre État afin d’y solliciter une protection internationale. Certains accords semblent également combiner ces deux mécanismes.
Certains États reçoivent également des compensations financières. L’Eswatini a ainsi accepté d’accueillir jusqu’à 160 ressortissants de pays tiers expulsés des États-Unis, en échange de 5,1 millions de dollars destinés notamment au renforcement de ses capacités en matière de gestion des frontières et des migrations. Le Rwanda a accepté d’en accueillir jusqu’à 250, pour un montant de 7,5 millions de dollars. Selon des informations rapportées par plusieurs médias et reprises par Amnesty International, un accord avec la Guinée équatoriale prévoit également un versement de 7,5 millions de dollars.
D’autres arrangements ne mentionnent pas explicitement de rémunération directe. Ils s’inscrivent toutefois dans des négociations diplomatiques plus larges. Amnesty International relève notamment que le Liberia, le Rwanda et l’Ouganda ont obtenu des investissements américains dans leur secteur de la santé dans le cadre de la stratégie sanitaire mondiale « America First ». La République démocratique du Congo a également conclu avec Washington un accord de coopération sanitaire. Le Soudan du Sud, de son côté, a notamment abordé avec les États-Unis la question de sanctions visant certains responsables, des restrictions de visas et des investissements américains.

Et la Caraïbe dans tout ça ?
Le phénomène soulève désormais une question majeure : comment la politique d’expulsion de Donald Trump est-elle en train de redessiner la place de la Caraïbe dans la gestion migratoire américaine ?
La région n’est plus seulement concernée par les flux migratoires en direction des États-Unis. Certains de ses États deviennent désormais des acteurs de la politique américaine d’éloignement des migrants.
Mais là encore, tous les accords ne se ressemblent pas. La Communauté des Caraïbes (CARICOM) a elle-même souligné, en juillet 2026, que les arrangements proposés par Washington étaient principalement présentés comme des dispositifs de transit de ressortissants de pays tiers vers leur destination finale, plutôt que comme des programmes de réinstallation permanente. Les dirigeants de la région ont également insisté sur la nécessité de préserver la sécurité, les ressources et les services des États membres ainsi que la dignité des migrants.
De la Jamaïque au Guyana, en passant par Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie ou le Belize, les modalités diffèrent donc sensiblement. Certains pays ont déjà accueilli des personnes expulsées des États-Unis, tandis que d’autres négocient encore les conditions de leur participation.
La Caraïbe se retrouve ainsi confrontée à une nouvelle réalité : elle doit désormais composer avec une politique migratoire américaine qui ne s’arrête plus aux frontières des États-Unis, mais qui cherche aussi à externaliser une partie de la gestion des expulsions vers des États tiers.
Au Panama des déportations forcées sous fond de menaces d’intervention américaine :
Le Panama occupe une place particulière dans le dispositif migratoire mis en place par l’administration Trump. L’histoire des relations entre les deux pays, marquée par la présence américaine dans la zone du canal jusqu’à sa rétrocession progressive au Panama, constitue un arrière-plan important pour comprendre les rapports de force actuels.
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a notamment multiplié les pressions sur Panama City au sujet de ses relations avec la Chine et de la gestion du canal. Dans ce contexte, la coopération migratoire entre les deux pays s’est rapidement renforcée, faisant du Panama l’un des premiers États de la région à accueillir des ressortissants de pays tiers expulsés des États-Unis.
Dès février 2025, près de 300 personnes originaires notamment d’Afghanistan, du Cameroun, de Chine, d’Érythrée, d’Éthiopie, du Ghana, d’Inde, d’Iran, du Népal, du Pakistan, de Russie, de Somalie, du Sri Lanka et d’Ouzbékistan ont ainsi été transférées vers le Panama. Elles ont été placées dans des centres de rétention panaméens.
Le dispositif s’est poursuivi en 2026. Plusieurs vols ont transporté vers le Panama des ressortissants de pays tiers, notamment originaires du Honduras, de Colombie, du Paraguay, d’Équateur et de République dominicaine. Plus de 60 personnes auraient ainsi été transférées au cours de plusieurs opérations menées entre mai et août 2026.
En avril 2026, Washington et Panama City ont par ailleurs formalisé un nouveau mécanisme permettant au Panama d’accueillir temporairement des ressortissants latino-américains hispanophones expulsés des États-Unis. Cuba est exclu du dispositif. Panama peut également, à sa discrétion, accepter des personnes d’autres nationalités. L’objectif officiellement affiché est de permettre leur transit vers leur pays d’origine ou vers un autre État dans lequel elles disposent d’un statut légal.
Les notes diplomatiques américaines prévoient une capacité pouvant aller jusqu’à 50 personnes par mois. Les personnes transférées doivent recevoir un document de transit valable 30 jours et les États-Unis prennent en charge les coûts opérationnels et logistiques du dispositif.
Des transferts contestés par les organisations de défense des droits humains
Mais derrière le vocabulaire diplomatique du « transit » se trouve une réalité beaucoup plus controversée.
Human Rights First, Refugees International et Human Rights Watch ont documenté plusieurs cas de personnes expulsées vers le Panama alors qu’elles avaient exprimé une crainte de retourner dans leur pays d’origine. Certaines auraient notamment invoqué des risques liés à des persécutions politiques ou religieuses, ainsi qu’à des violences visant les personnes LGBTQ+.
Les organisations dénoncent également les conditions dans lesquelles certaines personnes ont été détenues après leur arrivée au Panama. Elles font état de détentions prolongées, d’un accès limité ou inexistant à un avocat et de difficultés à communiquer avec leurs proches. Un cas de tentative de suicide a également été rapporté.
Une partie des personnes ayant refusé leur expulsion aurait ensuite été transférée vers un camp isolé situé dans la jungle. Les témoignages recueillis par les ONG font état de fortes chaleurs, d’eau impropre à la consommation, de nourriture insuffisante ou avariée, de conditions sanitaires dégradées et d’un accès très limité aux communications. Certaines personnes y seraient restées détenues pendant plusieurs semaines avant leur libération.
Ces pratiques ont donné lieu à plusieurs contestations judiciaires. Aux États-Unis, la proclamation présidentielle ayant servi de fondement à certaines expulsions a notamment été contestée dans l’affaire RAICES v. Noem. Au niveau interaméricain, une plainte a également été déposée concernant les conditions de détention au Panama.
Un dispositif également financé par Washington
Cette coopération migratoire n’est pas sans contrepartie financière. Selon les éléments réunis dans le dossier, les États-Unis ont versé plusieurs millions de dollars au Panama pour financer les opérations de transfert et de déportation.
Le Panama apparaît ainsi comme un exemple particulièrement révélateur du nouveau modèle développé par Washington : des personnes expulsées des États-Unis sont transférées vers un pays tiers, qui devient temporairement responsable de leur prise en charge, tandis que les États-Unis financent une partie du dispositif.
Un système qui pose une question centrale : jusqu’où un pays tiers peut-il devenir le prolongement de la politique migratoire américaine, sans devenir lui-même responsable des conséquences humaines et juridiques de ces expulsions ?

Des expulsions vers le Costa Rica sous forte pression américaine
À l’image de son voisin panaméen, le Costa Rica est devenu l’un des points d’appui de la politique d’expulsion menée par l’administration Trump. Les deux pays entretiennent depuis longtemps des relations étroites avec Washington. San José est notamment considéré comme l’un des partenaires historiques des États-Unis en Amérique centrale, aussi bien sur le plan économique que diplomatique.
Les liens entre les deux pays sont anciens. Washington constitue aujourd’hui l’un des principaux partenaires économiques du Costa Rica, tandis que le pays attire depuis plusieurs décennies des ressortissants américains, notamment pour le tourisme, l’investissement et l’installation. Sur le plan sécuritaire, la coopération remonte également à plusieurs décennies.
Cette relation s’est toutefois accompagnée de tensions commerciales et diplomatiques sous la seconde administration Trump. En 2025, Washington a notamment imposé des droits de douane sur certaines importations costariciennes, avant de nouvelles mesures tarifaires en 2026. Dans le même temps, le Département d’État américain a révoqué les visas de plusieurs personnalités costariciennes, dont le président de l’Assemblée législative, un juge de la Cour suprême et un ancien président.
Dans ce contexte, San José s’est progressivement retrouvé au cœur du dispositif américain de transfert de ressortissants de pays tiers.
200 personnes transférées en février 2025
En février 2025, deux vols en provenance des États-Unis ont acheminé environ 200 personnes vers le Costa Rica. Parmi elles figuraient 81 enfants et deux femmes enceintes. Les personnes transférées étaient originaires de plusieurs pays, notamment d’Afghanistan, d’Angola, d’Arménie, d’Azerbaïdjan, de Chine, de République démocratique du Congo, d’Iran, de Russie, de Turquie ou encore du Yémen.
Plusieurs organisations de défense des droits humains ont documenté le cas de personnes qui affirmaient avoir demandé une protection aux États-Unis avant leur expulsion. Selon Human Rights First, Refugees International et Human Rights Watch, certaines personnes auraient été renvoyées sans que leurs craintes de persécution ou de mauvais traitements dans leur pays d’origine aient fait l’objet d’un examen complet.
À leur arrivée, les personnes transférées ont été conduites vers le Centro de Atención Temporal a Migrantes (CATEM), un centre situé à proximité de la frontière avec le Panama. Des associations ont dénoncé des conditions de prise en charge jugées insuffisantes, notamment en matière d’interprétation, de soins médicaux et d’accompagnement psychologique.
Certaines personnes ont finalement quitté le centre ou ont repris leur route vers le nord. D’autres ont été confrontées à la séparation avec leurs proches, notamment lorsque des membres de leur famille se trouvaient encore aux États-Unis dans l’attente du traitement de leur demande d’asile.
Un dispositif d’abord mis en place sans accord formel
Lors des premiers transferts, aucun accord écrit formel n’avait encore été conclu entre Washington et San José. Le gouvernement costaricien avait néanmoins adopté une résolution précisant que les ressortissants de pays tiers seraient accueillis temporairement, avec pour objectif leur transfert ultérieur vers leur pays d’origine ou vers un autre État.
Le financement de l’opération devait être assuré par les États-Unis, avec l’appui de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).
Des documents obtenus par Refugees International dans le cadre d’une demande d’accès à l’information ont par la suite confirmé que Washington prenait notamment en charge l’hébergement, la nourriture, les soins de santé, l’interprétation et certains vols de retour. L’OIM devait, de son côté, faciliter le retour de plusieurs personnes vers leur pays d’origine.
Mais le dispositif a rapidement fait l’objet de contestations.
La détention des personnes transférées a été portée devant plusieurs instances internationales, notamment le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire et le comité chargé du suivi de la Convention relative aux droits de l’enfant.
Sous cette pression, le gouvernement costaricien a adopté, le 21 avril 2025, une nouvelle résolution accordant aux personnes expulsées un statut légal temporaire de trois mois, renouvelable, ainsi que la possibilité de quitter le centre et de déposer une demande d’asile au Costa Rica. Cette mesure a ensuite été prolongée d’un an en janvier 2026.
La justice costaricienne intervient
En juin 2025, la Cour constitutionnelle du Costa Rica a également estimé que la détention prolongée de demandeurs d’asile portait atteinte à leur droit à la liberté individuelle. Elle a demandé aux autorités d’évaluer leurs besoins en matière de santé, d’éducation, de logement et d’assistance sociale, et a ordonné une indemnisation pour les personnes concernées par la détention jugée illégale.
À cette date, une grande partie des quelque 200 personnes transférées en février avaient déjà quitté le Costa Rica ou regagné leur pays d’origine. Vingt-huit personnes se trouvaient encore au CATEM.
Aux États-Unis, le dispositif a également été contesté devant les tribunaux.
Dans l’affaire RAICES v. Noem, un tribunal fédéral du District de Columbia a annulé en juillet 2025 la proclamation présidentielle du 20 janvier qui avait suspendu l’accès à l’asile à la frontière. Cette mesure constituait notamment l’un des fondements juridiques invoqués pour procéder à certaines expulsions vers des pays tiers.
Après plusieurs étapes judiciaires, la Cour d’appel du circuit du District de Columbia a confirmé en avril 2026 que cette proclamation avait écarté des dispositions du droit fédéral garantissant aux personnes la possibilité de demander l’asile ou certaines protections contre l’expulsion.
Le contentieux n’est toutefois pas totalement clos : le gouvernement américain a demandé le réexamen de cette décision, tandis que la question des éventuelles réparations pour les personnes déjà transférées vers des pays tiers reste pendante.
Un accord finalement formalisé entre Washington et San José
Après les premiers transferts, les États-Unis et le Costa Rica ont formalisé un accord le 3 avril 2025. Le texte prévoit notamment un soutien financier et diplomatique américain destiné à faciliter les expulsions depuis le Costa Rica vers d’autres pays, notamment grâce à des vols affrétés par Washington ou à l’achat de billets commerciaux.
L’accord prévoit également la poursuite du transfert de ressortissants de pays tiers depuis les États-Unis vers le Costa Rica. San José conserve toutefois la possibilité de définir les critères ou paramètres applicables aux personnes qu’il accepte.
Dans le cadre de cet accord, le Costa Rica a reçu 9,5 millions de dollars d’aide américaine destinée aux opérations d’expulsion. Les informations publiques disponibles ne permettent cependant pas de connaître précisément le nombre de personnes concernées par les transferts ultérieurs, ni leurs nationalités ou d’éventuels quotas.
Des négociations à la Jamaïcaine
La Jamaïque a, elle aussi, rejoint ce dispositif. Le 10 juin 2026, Kingston et Washington ont signé un accord permettant à des ressortissants de pays tiers expulsés des États-Unis de transiter par le territoire jamaïcain avant de rejoindre leur destination finale.
Le texte prévoit l’accueil de 25 personnes toutes les deux semaines. La Jamaïque conserve toutefois la possibilité de refuser l’entrée d’une personne transférée. Avant leur arrivée, les personnes concernées doivent faire l’objet de contrôles portant notamment sur leur identité, leurs antécédents judiciaires et leur état de santé.
Les personnes ayant certains antécédents judiciaires ne peuvent pas être transférées dans le cadre de cet arrangement. Les États-Unis prennent par ailleurs en charge le coût du séjour initial.
Pour Kingston, le dispositif est présenté comme une solution de transit, et non comme un mécanisme de réinstallation permanente. Une personne souhaitant rester en Jamaïque peut néanmoins solliciter l’asile auprès des autorités compétentes.
Derrière cette multiplication d’accords, un même mécanisme se dessine : les États-Unis organisent l’éloignement de personnes qui ne sont pas nécessairement renvoyées directement vers leur pays d’origine, mais peuvent d’abord transiter par un État tiers. Un système qui déplace ainsi une partie de la gestion des expulsions américaines au-delà des frontières des États-Unis.
Belize, terre d’accueil sous perfusion américaine
Lorsqu’on se penche du côté du Belize, on découvre que ce petit État du Commonwealth britannique a été l’un des premiers pays de la région à conclure un accord avec l’administration de Donald Trump. Signé le 20 octobre 2025, le texte n’a toutefois été rendu public qu’en mars 2026.
L’accord, présenté comme un dispositif de « pays tiers sûr », permet aux autorités américaines de transférer vers le Belize certains demandeurs d’asile originaires d’Amérique centrale à l’exception du Guatemala ainsi que de pays membres de la CARICOM, plutôt que de traiter directement leur demande sur le territoire américain.
Concrètement, les autorités béliziennes doivent notamment examiner le profil des personnes transférées, leur situation judiciaire et certains éléments relatifs à leurs compétences, avec un soutien financier et technique américain et l’implication du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).
Les premiers transferts connus ont eu lieu durant l’été 2026. Un premier vol, le 10 juillet, a concerné une personne. Un second, le 30 juillet, a transporté sept personnes, majoritairement originaires d’Haïti. Selon les données judiciaires citées dans le dossier, 25 procédures avaient par ailleurs été clôturées par des juges américains en vue d’un transfert vers le Belize.
Sur le plan juridique, le dispositif relève d’un Asylum Cooperative Agreement (ACA), un mécanisme qui repose notamment sur la capacité du pays d’accueil à offrir aux personnes transférées une procédure d’asile considérée comme sûre et équitable. Des organisations de défense des droits humains contestent régulièrement la conformité de ce type d’accord avec les obligations internationales de protection des réfugiés. L’accord conclu avec le Belize fait lui-même l’objet d’un contentieux devant la justice fédérale américaine, dans l’affaire U.T. v. Bondi.
Derrière cet accord migratoire se trouve également une relation économique particulièrement étroite avec Washington. Une aide de 125 millions de dollars, accordée dans le cadre du Millennium Challenge Compact, reste notamment conditionnée à la fermeture de l’organisme chargé de sa gestion. Par ailleurs, les États-Unis ont classé le Belize parmi les principaux pays de transit de stupéfiants en 2025.
Ces différents éléments constituent le contexte diplomatique et économique dans lequel Belize City a accepté de participer au dispositif américain de transfert de ressortissants de pays tiers.
Sainte-Lucie et la Dominique entrent à leur tour dans le dispositif
Sainte-Lucie a également conclu un arrangement avec Washington permettant le transfert sur son territoire de ressortissants de pays tiers expulsés des États-Unis. Le dispositif s’inscrit dans des discussions engagées dès 2025 entre l’administration américaine et plusieurs gouvernements de la CARICOM.
Le processus s’est déroulé en deux étapes : un protocole d’accord non contraignant (Memorandum of Understanding, ou MOU), annoncé en janvier 2026, puis un mémorandum plus détaillé approuvé en août, précisant notamment les modalités de financement et les critères d’éligibilité.
Castries conserve un droit de veto sur les personnes proposées par Washington. Le gouvernement saint-lucien a également sollicité l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) afin d’assurer un accompagnement sur place, les États-Unis devant financer ces services.
Seules les personnes faisant l’objet d’une mesure d’expulsion définitive et médicalement aptes à voyager peuvent être transférées. Les mineurs non accompagnés, les ressortissants saint-luciens et les personnes présentant certains antécédents judiciaires sont exclus du dispositif.
Le nombre de personnes pouvant être accueillies est par ailleurs plafonné à dix par trimestre. La procédure prévoit une transmission préalable des dossiers et une réponse rapide des autorités saint-luciennes.
Un dispositif qui soulève des interrogations sur la protection des réfugiés
L’un des principaux points de débat concerne le cadre juridique applicable aux personnes transférées. Sainte-Lucie n’a pas ratifié la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, ce qui nourrit les inquiétudes d’organisations de défense des droits humains quant au risque qu’une personne soit finalement renvoyée vers un pays où elle pourrait être exposée à des persécutions ou à des traitements contraires à ses droits fondamentaux.
La question du refoulement en chaîne se retrouve ainsi au cœur des critiques adressées à ces accords : une personne expulsée des États-Unis vers un État tiers pourrait, à terme, être renvoyée vers un autre pays sans que l’ensemble de ses craintes en matière de protection ait nécessairement été réexaminé.
Lors du sommet de la CARICOM de juillet 2026, les dirigeants caribéens ont justement insisté sur la nécessité de considérer ces arrangements comme des dispositifs de transit et non comme des mécanismes de réinstallation permanente.
À Sainte-Lucie, l’accord a également suscité des critiques sur le plan politique. Le Premier ministre Philip Pierre a été accusé par ses opposants d’avoir dissimulé le MOU jusqu’à la période suivant les élections de 2025, ce qu’il a contesté.
Le calendrier a par ailleurs alimenté les interrogations. Quelques jours après l’annonce du dispositif, le 21 janvier 2026, Washington a suspendu les visas d’immigrant pour les ressortissants saint-luciens. Les autorités américaines ont présenté cette décision dans le cadre de leur politique migratoire, tandis que ses détracteurs y ont vu un moyen de pression supplémentaire sur les États caribéens.
La Dominique, autre pièce du dispositif
Sainte-Lucie n’est pas le seul État des Petites Antilles à avoir rejoint le dispositif. La Dominique a elle aussi conclu un accord avec Washington en décembre 2025. Le premier transfert n’est toutefois intervenu que plusieurs mois plus tard, avec un premier vol effectué le 22 juillet 2026.
Le mécanisme prévoit l’accueil de 28 personnes par an, soit sept par trimestre. Les États-Unis doivent financer notamment le logement et la nourriture, avec une intervention de l’OIM.
Le Premier ministre Roosevelt Skerrit a justifié ce volume limité par la taille de la population dominicaise — environ 66 000 habitants — et par les capacités administratives limitées du pays.
Sur le plan juridique, la situation dominicaise présente cependant une particularité. Contrairement au Belize, la Dominique a ratifié la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés. Le pays ne dispose toutefois pas, selon les critiques formulées autour du dispositif, d’un cadre national suffisamment développé permettant de déterminer le statut des personnes sollicitant cette protection.
Cette situation alimente les inquiétudes concernant les droits dont pourraient bénéficier les personnes transférées, notamment en matière d’accès au travail, à l’éducation ou aux soins.
Visas, citoyenneté par investissement : un contexte diplomatique tendu
L’accord avec Washington intervient également dans un contexte de tensions autour du programme dominicain de citoyenneté par investissement.
En janvier 2026, les États-Unis ont suspendu les visas d’immigrant pour les ressortissants de plusieurs pays, dont la Dominique, en ciblant notamment les risques associés aux programmes de citoyenneté par investissement. Washington reproche notamment à certains de ces dispositifs de permettre à des ressortissants de pays faisant l’objet de restrictions américaines d’obtenir une autre nationalité et, potentiellement, un accès facilité à certains territoires.
Cette question n’est pas nouvelle. Le programme dominicain avait déjà fait l’objet de critiques et d’enquêtes internationales concernant certains bénéficiaires controversés.
Pour les détracteurs de l’accord migratoire, la combinaison entre les restrictions américaines sur les visas, la pression exercée autour du programme de citoyenneté par investissement et la coopération demandée sur les expulsions constitue un contexte diplomatique particulièrement sensible.
En Dominique, l’opposition a notamment dénoncé l’absence de consultation publique et soulevé des interrogations très concrètes sur les conditions d’accueil des personnes transférées, dans un pays confronté lui-même à des difficultés en matière de logement et d’emploi.
La CARICOM face au risque d’un effet domino
Au-delà des situations propres à chaque île, la multiplication de ces accords commence à poser une question à l’échelle de la Caraïbe.
Lors du sommet de la CARICOM de juillet 2026, les chefs de gouvernement ont fait part de leurs préoccupations concernant les arrangements proposés par Washington. Plusieurs États ont insisté sur leurs capacités limitées et sur la nécessité de garantir la dignité, la sécurité et les droits fondamentaux des personnes transférées.
Un autre risque est régulièrement évoqué : celui d’un effet domino régional. Dans un espace caribéen marqué par la proximité géographique et la circulation entre les différents territoires, une personne transférée dans un petit État pourrait chercher à poursuivre son parcours vers un autre pays si elle ne peut y obtenir un statut durable.
C’est là que la question devient particulièrement sensible pour les territoires français de la Caraïbe.Ces personnes expulsées des États-Unis pourraient-elles, à terme, tenter de rejoindre la Guadeloupe ou la Martinique ?
La question mérite d’être posée, même si aucun élément ne permet à ce stade d’affirmer qu’un tel phénomène est en train de se produire à grande échelle. La Dominique, Sainte-Lucie, Antigua-et-Barbuda, Saint-Kitts-et-Nevis ou encore la Jamaïque se trouvent à quelques heures de navigation des Antilles françaises et sont déjà intégrées à des routes migratoires régionales.
La mise en place progressive de ces accords pourrait donc avoir des conséquences qui dépassent largement les frontières des États ayant accepté de coopérer avec Washington. En externalisant une partie de sa politique d’expulsion vers des pays tiers, les États-Unis déplacent aussi une partie de la question migratoire au cœur de la Caraïbe.

Antigua-et-Barbuda : le choix d’une négociation serrée avec Washington
Connue pour être une destination touristique prisée des visiteurs nord-américains fortunés et devenue, ces dernières années, un territoire d’investissement pour des entrepreneurs chinois souhaitant s’implanter dans la région, Antigua-et-Barbuda a elle aussi été amenée à négocier avec l’administration de Donald Trump.
Les discussions auraient débuté dès la fin de l’année 2025. Elles ont abouti à la signature d’un protocole d’accord (Memorandum of Understanding, MOU) avec Washington en janvier 2026.
Après les premières révélations dans la presse, le Premier ministre d’Antigua-et-Barbuda, Gaston Browne, a expliqué dans une publication sur Facebook que le texte avait pour objectif de partager la responsabilité de l’accueil de ressortissants de pays tiers et qu’il ne s’agissait pas d’un accord juridiquement contraignant.
Le MOU a finalement été rendu public en mars 2026. Il ne fixe ni nombre précis de personnes susceptibles d’être transférées, ni liste détaillée des nationalités éligibles. Gaston Browne a toutefois indiqué qu’Antigua-et-Barbuda n’accepterait pas de personnes présentant un casier judiciaire.
Le texte prévoit que les États-Unis transmettent aux autorités antiguaises les informations biographiques, judiciaires et médicales relatives à chaque ressortissant de pays tiers proposé pour un transfert.
En contrepartie, Antigua-et-Barbuda s’engage à traiter les personnes transférées conformément à ses obligations internationales et à ne pas les persécuter ni les renvoyer vers un territoire où elles seraient exposées à des persécutions ou à la torture.
Le MOU prévoit également que les informations relatives aux personnes transférées soient conservées pendant la durée la plus courte possible et que les données individuelles ne soient pas rendues publiques.
Un accord conclu dans un contexte de tensions avec Washington
L’accord a été annoncé dans un contexte régional particulièrement tendu, marqué notamment par les critiques suscitées par certaines opérations américaines contre des embarcations de migrants et par l’intervention militaire américaine au Venezuela.
Il intervient également après une proclamation présidentielle américaine ayant suspendu ou restreint l’entrée aux États-Unis des ressortissants de plusieurs pays, avec des mesures concernant notamment les visas d’immigrant, d’affaires et d’étudiant pour les ressortissants d’Antigua-et-Barbuda, ainsi qu’une réduction de la durée de validité de certains autres visas.
Dans cette proclamation, l’administration Trump a explicitement évoqué les programmes de citoyenneté par investissement, comme celui d’Antigua-et-Barbuda, estimant qu’ils pouvaient présenter plusieurs risques. Washington considère notamment que ces dispositifs peuvent permettre à des ressortissants de pays soumis à des restrictions d’obtenir un passeport antillais et, potentiellement, de contourner certaines restrictions américaines.
Dans sa communication autour du MOU, Gaston Browne a lui-même rappelé que son gouvernement était engagé dans des discussions avec Washington concernant la délivrance et le renouvellement des visas, mais aussi sur des questions techniques liées aux normes biométriques et à la vérification internationale des identités.
Le Premier ministre antiguais a par la suite déclaré à la télévision nationale que les restrictions américaines avaient « probablement été émises pour nous intimider afin que nous signions » le MOU. Une accusation qu’il convient de replacer dans le contexte des négociations diplomatiques entre les deux gouvernements.
En marge du 51e sommet de la CARICOM, en juillet 2026, Gaston Browne a également demandé la levée des restrictions américaines visant les ressortissants d’Antigua-et-Barbuda. Il a estimé que ces mesures auraient dû être levées au 1er juillet avant que son pays n’accepte d’accueillir des ressortissants de pays tiers.
Le Premier ministre a par ailleurs regretté que les États de la CARICOM n’aient pas adopté une position commune pour négocier collectivement avec Washington sur ces accords.
Les dirigeants de la CARICOM ont, de leur côté, publié une déclaration faisant part de leurs inquiétudes concernant les dispositifs de transfert de ressortissants de pays tiers. Ils ont notamment rappelé que ces accords étaient censés servir de mécanismes de transit vers le pays d’origine des personnes concernées, tout en soulignant le risque d’un refoulement en chaîne, particulièrement sensible dans une région où la circulation entre États est relativement importante.
Antigua-et-Barbuda veut renégocier les conditions
En juillet 2026, le gouvernement antiguais a publié un Livre blanc consacré au dispositif, avant qu’il ne soit débattu lors d’une session parlementaire spécialement convoquée.
Le document indique que le MOU initial préservait la pleine discrétion d’Antigua-et-Barbuda et reposait sur une participation non contraignante. Selon le gouvernement, des versions ultérieures rédigées par les autorités américaines se seraient toutefois éloignées de ce cadre.
Antigua-et-Barbuda a donc transmis à Washington une contre-proposition approuvée par le Cabinet.
Celle-ci prévoit notamment que le pays n’accepte pas les ressortissants de pays tiers faisant l’objet d’une procédure de renvoi accélérée ou dont la demande d’asile est encore en cours. Elle propose également l’accueil d’un maximum de dix personnes en 2026, à condition que l’ensemble des coûts liés à leur prise en charge soit préalablement garanti.
Lors du débat parlementaire consacré au Livre blanc, Gaston Browne a même évoqué une contribution américaine d’environ 75 000 dollars par personne accueillie dans le cadre d’un éventuel dispositif de transfert.
À l’issue des discussions, le Parlement a autorisé le gouvernement à poursuivre les négociations avec les États-Unis.
En août 2026, Antigua-et-Barbuda a également demandé un réexamen des restrictions américaines, notamment concernant les visas et le programme de Visa Bond, un mécanisme de caution visant officiellement à renforcer le partage d’informations, la vérification des identités, la sécurité documentaire et le respect des règles migratoires.
Les autorités antiguaises mettent en avant plusieurs mesures déjà prises pour répondre aux exigences américaines : renforcement des conditions de résidence liées au programme de citoyenneté par investissement, coopération biométrique avec Washington, collaboration avec l’ICE et participation au dispositif d’accueil de ressortissants de pays tiers.
Un accord face à un vide juridique sur l’asile
Antigua-et-Barbuda est partie à la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés ainsi qu’à son protocole de 1967. Le pays ne dispose toutefois ni d’une véritable loi nationale sur les réfugiés ni d’un système d’asile formalisé dans un cadre législatif spécifique.
Les demandes sont donc traitées au cas par cas dans le cadre général du droit de l’immigration, avec l’appui d’organisations internationales chargées notamment de l’enregistrement et de l’évaluation des demandes.
En l’absence de procédures juridiques spécifiques, l’accès à l’asile, à la résidence légale ou encore à une autorisation de travail dépend largement du pouvoir discrétionnaire de l’administration.
Le Livre blanc du gouvernement reconnaît lui-même cette difficulté, en décrivant la situation des ressortissants de pays tiers comme une « zone grise juridique » : le pays dispose d’obligations internationales en matière de protection, mais de peu d’instruments législatifs et administratifs spécifiques pour les mettre en œuvre.
Bahamas : la pression économique plutôt que la coercition directe
Les Bahamas sont depuis longtemps l’une des destinations privilégiées des touristes nord-américains, attirés par leurs plages et leur proximité avec les États-Unis. Les deux pays entretiennent également des relations économiques, diplomatiques et sécuritaires étroites.
Depuis plusieurs années, les garde-côtes américains remettent régulièrement aux autorités bahaméennes des ressortissants de pays tiers interceptés en mer. Nassau avait également été identifié par l’équipe de transition de Donald Trump, fin 2024, comme l’un des pays susceptibles d’accueillir des personnes expulsées des États-Unis.
Mais le gouvernement bahaméen a rapidement fermé la porte à cette possibilité.
En décembre 2024, le Premier ministre Philip Davis a rejeté le projet présenté par l’équipe de transition américaine, estimant que les Bahamas ne disposaient pas des ressources nécessaires pour répondre à une telle demande.
Par la suite, les relations entre Nassau et Washington se sont retrouvées sous tension sur plusieurs dossiers. Les mesures américaines ont notamment inclus la suspension de la délivrance de visas d’immigrant aux ressortissants bahaméens à partir de janvier 2026, puis l’imposition, en juillet 2026, de droits de douane de 12,5 % sur certaines exportations bahaméennes vers les États-Unis.
Ces mesures interviennent alors que Washington demeure le principal partenaire commercial des Bahamas et que la Chine a parallèlement renforcé ses investissements dans plusieurs secteurs de l’archipel, notamment dans la santé et les infrastructures.
Un système d’asile encore largement informel
À l’image de la Dominique et d’Antigua-et-Barbuda, les Bahamas sont parties à la Convention de Genève de 1951, mais ne disposent pas d’une législation nationale complète consacrée aux réfugiés.
Depuis 2007, les demandes sont principalement traitées au travers d’une procédure administrative spécifique, tandis qu’une unité dédiée a été créée au sein des services de l’immigration en 2016.
Ce cadre demeure toutefois dépourvu d’un véritable statut légal codifié pour les demandeurs d’asile.
Parallèlement, les Bahamas conduisent déjà leurs propres opérations d’expulsion, notamment à l’encontre de migrants haïtiens.
En mai 2026, 107 ressortissants haïtiens, parmi lesquels des femmes et des enfants, ont ainsi été renvoyés vers Haïti. Freedom House a par ailleurs documenté des pratiques migratoires suscitant des préoccupations en matière de garanties procédurales, notamment à l’égard de la communauté haïtienne.
D’autres ressortissants étrangers ont également été concernés par les opérations d’éloignement, notamment des Jamaïcains, des Colombiens, des Mexicains, des Péruviens, des Roumains, des Cubains, des Équatoriens et des Moldaves.
Les Bahamas n’ont donc pas attendu Washington pour mener leur propre politique d’expulsion des personnes en situation irrégulière sur leur territoire.
Cette réalité ajoute une dimension particulière au débat sur les éventuels accords de transfert avec les États-Unis : Nassau doit à la fois gérer sa propre politique migratoire, ses capacités limitées d’accueil et les relations étroites qu’il entretient avec son puissant voisin américain.

Grenade : de la résistance à l’accord dans un contexte de fortes tensions avec Washington:
La Grenade offre un autre exemple des négociations engagées entre les petits États insulaires de la Caraïbe et l’administration américaine. Après avoir dans un premier temps refusé la proposition de Washington, l’île a finalement conclu un accord en janvier 2026, au terme de plusieurs mois de discussions.
Le Premier ministre Dickon Mitchell a présenté ce dispositif comme une opportunité économique susceptible de contribuer à répondre aux pénuries de main-d’œuvre auxquelles le pays est confronté dans plusieurs secteurs, notamment la construction, l’agriculture et l’hôtellerie.
L’accord comporte notamment une disposition donnant la priorité aux personnes dont les compétences pourraient répondre aux besoins du marché du travail grenadien.
Mais, comme dans plusieurs autres États de la région, le dispositif soulève des interrogations sur le cadre juridique applicable aux personnes transférées.
La Grenade s’engage à ne pas exposer les personnes accueillies à la persécution ou à la torture. Pourtant, le pays n’a pas ratifié la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés et ne dispose pas non plus d’une procédure nationale formelle d’asile.
Les demandes sont examinées au cas par cas, sans véritable cadre législatif spécifique. Cette situation alimente donc les interrogations sur la capacité du pays à mettre concrètement en œuvre les garanties prévues dans l’accord.
Un accord qui dépasse la seule question migratoire
La signature de l’accord intervient par ailleurs dans un contexte régional particulièrement tendu.
Au cours de l’année 2025, Washington a notamment mené des opérations militaires meurtrières contre des embarcations de migrants et engagé une intervention militaire au Venezuela. En juillet 2026, les dirigeants de la CARICOM ont à leur tour exprimé leurs inquiétudes concernant les accords conclus avec les États-Unis pour accueillir des ressortissants de pays tiers, notamment face au risque de refoulement en chaîne.
Les relations entre Washington et Saint George’s se sont également tendues autour de la question cubaine.
L’administration américaine a imposé des restrictions de visas visant notamment des responsables grenadiens et leurs familles, en lien avec la participation de la Grenade au programme cubain d’exportation de personnel médical. Les autorités grenadiennes considèrent pourtant ce dispositif comme important pour leur propre système de santé.
En janvier 2026, la Grenade figurait parmi les 75 pays pour lesquels le traitement de certaines demandes de visas d’immigrant américaines avait été partiellement suspendu. En mars, le pays a également été intégré à une liste élargie de pays susceptibles d’être soumis au programme américain de Visa Bond, qui impose, dans certains cas, une caution aux demandeurs de visa.
Les tensions se sont encore accentuées lorsque Washington a évoqué la possibilité de fermer son ambassade à Saint George’s.
Dans ce contexte, le dossier migratoire apparaît comme l’un des éléments d’une relation bilatérale beaucoup plus large, qui comprend également les questions de visas, la coopération sanitaire et les relations avec Cuba.
Le cas grenadien se distingue ainsi de celui de la Dominique ou d’Antigua-et-Barbuda : les négociations autour de l’accueil de ressortissants de pays tiers s’inscrivent dans un ensemble plus vaste de désaccords et de discussions entre Saint George’s et Washington.
République dominicaine : un accord qui renforce une coopération déjà étroite avec Washington
La République dominicaine occupe une place à part dans le dispositif caribéen. Avec 7 700 118 visiteurs enregistrés entre janvier et juillet 2026, soit une hausse annuelle de 7 %, le pays constitue l’une des principales destinations touristiques de la région.
Le tourisme représente également une source majeure de revenus pour l’économie dominicaine, avec plusieurs milliards de dollars injectés chaque année dans le pays.
Sur les sept premiers mois de 2026, 5 885 259 visiteurs sont arrivés par avion, tandis que 1 814 859 étaient des croisiéristes. Les États-Unis représentaient à eux seuls environ 48 % des arrivées, devant le Canada, l’Argentine et la Colombie. Porto Rico, le Mexique, le Royaume-Uni et l’Espagne figuraient également parmi les principaux marchés touristiques.
En juillet 2026, le taux d’occupation des hôtels dominicains s’est établi à environ 76 %.
Mais derrière cette image de destination touristique internationale se trouve également une réalité migratoire particulièrement complexe.
Haïti, une question centrale pour Santo Domingo
La République dominicaine partage avec Haïti l’île d’Hispaniola et accueille depuis plusieurs générations une importante population haïtienne. Les migrations entre les deux pays se sont intensifiées au fil du XXe siècle, notamment au gré des crises politiques et économiques ayant touché Haïti.
Cette présence haïtienne est cependant depuis longtemps au cœur de tensions sociales et politiques en République dominicaine.
Depuis plusieurs années, Santo Domingo a considérablement durci sa politique migratoire à l’égard des ressortissants haïtiens en situation irrégulière. Le gouvernement de Luis Abinader, au pouvoir depuis 2020, a fait du contrôle de la frontière et des expulsions l’un des axes majeurs de sa politique.
Après le renforcement de la frontière et la construction d’une partie du mur séparant les deux pays, le président dominicain avait notamment fixé, en octobre 2025, un objectif de 10 000 expulsions par semaine.
Les chiffres communiqués par les autorités témoignent de l’ampleur de cette politique.
Selon la Direction générale de la migration dominicaine, 202 294 ressortissants haïtiens en situation irrégulière ont été expulsés par le seul point de passage de Dajabón entre le 1er octobre 2024 et le 31 août 2026, dont 79 938 au cours des huit premiers mois de 2026.
À l’échelle nationale, les chiffres avancés par les autorités sont encore plus importants. Le vice-amiral Luis Rafael Lee Ballester, directeur général de la Migration, a ainsi évoqué plus de 525 000 expulsions depuis octobre 2025, soit une hausse de 84 % par rapport à la période précédente.
Ces expulsions n’empêchent toutefois pas les retours de ressortissants haïtiens en République dominicaine, alimentés par la proximité géographique et par les importantes différences économiques entre les deux pays.
Des critiques sur les conditions d’expulsion
Cette politique migratoire fait régulièrement l’objet de critiques de la part d’organisations de défense des droits humains.
Plusieurs associations ont documenté des cas de détentions arbitraires, de séparations familiales et de profilage racial visant des migrants haïtiens ainsi que des Dominicains d’ascendance haïtienne.
Les conditions de détention sont également régulièrement dénoncées, notamment dans le centre de Haina, l’un des principaux lieux de rétention du pays.
Le centre, dont la capacité aurait été fortement augmentée ces dernières années, accueille des personnes en attente d’expulsion. Des témoignages font état de conditions de vie difficiles, d’extorsions et d’un accompagnement juridique jugé insuffisant.
La République dominicaine dispose donc déjà de sa propre politique d’éloignement des migrants lorsque Washington lui propose, à son tour, de devenir un point de transit pour des ressortissants expulsés des États-Unis.
Santo Domingo finit par accepter un accord avec Washington
Le gouvernement dominicain avait dans un premier temps refusé de conclure un accord avec les États-Unis concernant l’accueil de ressortissants de pays tiers. Santo Domingo a finalement changé de position.
Le 12 mai 2026, le gouvernement dominicain a annoncé la conclusion d’un protocole d’accord avec Washington.
Le ministère dominicain des Affaires étrangères l’a présenté comme un « protocole d’accord non contraignant » permettant « l’entrée temporaire et exceptionnelle d’un nombre limité de ressortissants de pays tiers en République dominicaine ».
Le texte, publié plusieurs mois plus tard sur le site du Département d’État américain, prévoit l’accueil temporaire de 30 ressortissants de pays tiers au maximum par mois.
Certaines catégories sont explicitement exclues du dispositif, notamment les ressortissants haïtiens, les personnes condamnées pour certaines infractions graves et les mineurs non accompagnés.
Pour Santo Domingo, cet accord s’inscrit dans une relation stratégique déjà ancienne avec Washington.
Migration, lutte contre le narcotrafic et coopération militaire
La conclusion du protocole a été suivie par l’extension de l’autorisation accordée à l’armée américaine initialement obtenue en novembre 2025, lui permettant d’opérer temporairement dans certaines zones de la base aérienne de San Isidro et de l’aéroport international Las Américas dans le cadre de la lutte contre le trafic de stupéfiants.
La coopération sécuritaire entre les deux pays repose sur des bases anciennes et s’est notamment renforcée à travers la Caribbean Basin Security Initiative (CBSI), un programme américain destiné à soutenir les capacités des États de la région en matière de sécurité, de justice et de lutte contre les trafics transnationaux.
Les garde-côtes américains et la marine dominicaine mènent régulièrement des opérations conjointes en mer, notamment pour intercepter des embarcations de migrants et organiser le retour de personnes vers les ports dominicains.
La coopération dépasse également le domaine sécuritaire. Le gouvernement américain prévoit ainsi de consacrer jusqu’à 46,7 millions de dollars à des programmes destinés à soutenir la République dominicaine dans la lutte contre le VIH/sida et d’autres menaces sanitaires. En parallèle, le gouvernement dominicain s’est engagé à augmenter ses propres dépenses de santé de 14,1 millions de dollars.
À Santo Domingo, l’accord sur les ressortissants de pays tiers apparaît donc comme une pièce supplémentaire d’une relation déjà dense avec Washington, où se croisent désormais migration, sécurité, lutte contre le narcotrafic, santé publique et coopération militaire.

Saint-Kitts-et-Nevis : collaborer avec Washington tout en conservant sa marge de manœuvre
À Saint-Kitts-et-Nevis, le scénario est quelque peu différent de celui observé dans plusieurs autres États de la région. Le petit archipel caribéen n’a pas publiquement présenté son accord avec Washington comme le résultat de pressions américaines.
Signé en décembre 2025 et rendu public au début de janvier 2026, le texte prévoit le transfert vers Saint-Kitts-et-Nevis de ressortissants de pays membres de la CARICOM qui ne peuvent pas être renvoyés dans leur pays d’origine.
Le Premier ministre Terrance Drew a toutefois indiqué que les ressortissants haïtiens ne seraient pas concernés par ce dispositif, invoquant des considérations de sécurité. Cette position fait de lui l’un des dirigeants caribéens ayant le plus explicitement assumé l’exclusion de ressortissants d’un autre État membre de la CARICOM.
Le premier transfert est intervenu le 19 mai 2026, avec l’arrivée de trois personnes originaires de Jamaïque et du Belize, transférées depuis les États-Unis vers Saint-Kitts-et-Nevis.
Selon le gouvernement, l’opération n’a entraîné aucun coût pour l’archipel. Mais le déroulement de ces premiers transferts a également soulevé des questions sur l’accès effectif aux recours.
Un ressortissant jamaïcain aurait ainsi été renvoyé avant même que son avocat puisse engager une procédure pour contester son éloignement, soulevant des interrogations sur les délais dont disposent les personnes transférées pour faire valoir leurs droits.
À l’inverse, deux autres ressortissants jamaïcains transférés dans le cadre du dispositif ont finalement choisi de rester à Saint-Kitts-et-Nevis plutôt que de repartir. Un élément qui montre que, dans la pratique, le mécanisme peut dépasser la simple logique de transit initialement mise en avant.
Le gouvernement de Saint-Kitts-et-Nevis conserve néanmoins la possibilité de décider quelles personnes sont acceptées. Les personnes transférées restent par ailleurs soumises aux procédures d’immigration et de sécurité de l’archipel.
Là encore, le cadre juridique soulève cependant des interrogations. Saint-Kitts-et-Nevis n’a pas adhéré au Protocole de 1967 relatif au statut des réfugiés. Cette situation peut fragiliser, sur le plan juridique, les garanties accordées aux personnes transférées, notamment en matière de non-refoulement.
Guyana : entre garanties affichées et angle mort juridique
Le cas du Guyana présente une autre particularité. Depuis son indépendance du Royaume-Uni en 1966, puis son accession au statut de république en 1970, Georgetown entretient des relations étroites avec les puissances occidentales, notamment avec Washington et Londres.
Cette coopération passe notamment par les domaines militaire et sécuritaire, avec des programmes d’entraînement communs et la formation de membres des forces de sécurité guyaniennes.
Mais c’est surtout l’essor spectaculaire de l’industrie pétrolière qui a profondément renforcé l’importance stratégique du Guyana.
Depuis le début de l’exploitation de ses importantes réserves offshore, l’entreprise américaine ExxonMobil est devenue l’un des principaux acteurs de l’économie guyanienne. Le groupe dirige le consortium chargé de l’exploitation du bloc offshore de Stabroek, aux côtés de l’américain Hess Corporation et du groupe chinois CNOOC (China National Offshore Oil Corporation).
Une configuration particulièrement révélatrice des rivalités géopolitiques qui traversent aujourd’hui la région : une entreprise américaine et une entreprise chinoise participent au même consortium pétrolier dans l’un des territoires les plus prometteurs du continent sud-américain.
Avec une production atteignant environ 900 000 barils par jour, le Guyana s’est imposé en quelques années comme une nouvelle puissance énergétique régionale, dépassant notamment Trinidad-et-Tobago sur le plan de la production pétrolière.
Georgetown ambitionne désormais d’atteindre entre 1,7 et 2,3 millions de barils par jour à l’horizon 2030.
Pour le président Irfaan Ali, l’enjeu est d’éviter ce qu’il appelle la « malédiction des ressources », en référence aux difficultés rencontrées par d’autres pays riches en matières premières, comme le Venezuela, le Nigeria, la Guinée équatoriale ou le Tchad.
Le gouvernement mise notamment sur la formation de la population locale et le transfert de compétences.
Depuis le début de la production pétrolière, plus de 4,2 milliards de dollars ont ainsi été versés au Guyana Natural Resource Fund, le fonds destiné à gérer une partie des revenus issus du pétrole.
Environ 6 200 Guyaniens travaillent aujourd’hui dans les opérations liées au bloc de Stabroek, soit environ 70 % de la main-d’œuvre présente sur le site. Les postes les plus qualifiés restent toutefois largement occupés par du personnel étranger.
Le pays demeure confronté à d’importantes pénuries de main-d’œuvre qualifiée, alors même que son économie connaît une croissance rapide. Une situation qui renforce sa dépendance à l’expertise étrangère, notamment américaine.
Un accord présenté comme une coopération économique
C’est dans ce contexte qu’est apparue la possibilité d’un accord avec Washington concernant l’accueil de ressortissants de pays tiers.
Une note diplomatique émanant de Georgetown indique que le Guyana accepterait certaines personnes transférées depuis les États-Unis et s’engagerait à ne pas les exposer à la torture ou à la persécution, ni à les renvoyer vers un pays où elles seraient confrontées à de tels risques.
Mais, là encore, le cadre juridique soulève d’importantes interrogations.
Le Guyana n’a ratifié ni la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés, ni son Protocole de 1967. Le pays ne dispose pas non plus d’une législation nationale spécifique permettant l’octroi de l’asile. La présence du HCR sur le territoire a par ailleurs été réduite récemment.
Cette situation signifie que le Guyana n’est pas lié par l’ensemble des obligations découlant directement de la Convention relative aux réfugiés, notamment son cadre spécifique de protection contre le refoulement.
La question est particulièrement sensible pour les personnes dont les tribunaux américains auraient déjà reconnu qu’un retour vers leur pays d’origine les exposerait à des persécutions ou à des risques de torture, notamment lorsqu’elles bénéficient d’un sursis à l’expulsion (withholding of removal) ou d’une protection au titre de la Convention contre la torture.
La question LGBTQ+ ajoute une autre zone de tension
Le contexte guyanien soulève également une question spécifique concernant les personnes LGBTQ+.
Le Guyana reste le seul État d’Amérique du Sud à maintenir dans sa législation des dispositions criminalisant les relations sexuelles entre hommes. Les personnes LGBTQ+ peuvent également être confrontées à des discriminations et à des violences.
Des organisations de défense des droits humains ont par ailleurs documenté des cas dans lesquels des victimes de violences homophobes auraient été menacées ou victimes d’extorsion de la part de policiers, avec la menace d’une arrestation au titre des dispositions pénales concernées.
Dans ce contexte, la perspective de transférer vers le Guyana des personnes LGBTQ+ faisant déjà l’objet d’une procédure d’éloignement aux États-Unis soulève des interrogations supplémentaires.
Le cas d’un homme homosexuel bénéficiant d’un sursis à l’expulsion vers son pays d’origine a notamment attiré l’attention, après que les autorités américaines ont envisagé son transfert vers le Guyana.
Des migrants sélectionnés en fonction des besoins du marché du travail
Dans sa note diplomatique, le secrétaire aux Affaires étrangères du Guyana indique que Georgetown pourrait accepter des ressortissants de pays tiers sélectionnés notamment en fonction de leur profil, de l’absence de condamnation pénale et de leurs compétences professionnelles.
Cette orientation correspond aux besoins d’un marché du travail guyanien profondément transformé par le boom pétrolier.
Le secteur privé fait face à d’importantes pénuries de main-d’œuvre dans plusieurs domaines, tandis que l’expansion économique rapide du pays accroît la demande de travailleurs qualifiés.
Les autorités guyaniennes ont également insisté sur le fait que le pays conserverait le droit de refuser toute personne proposée par Washington.
Les États-Unis prendraient par ailleurs en charge les coûts liés à l’intégration des ressortissants transférés, tandis que l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) serait chargée de leur accueil, de leur logement et de leur accompagnement sur le territoire.
Le dispositif prend une dimension concrète au début du mois de septembre 2026, lorsque le Guyana annonce avoir accueilli six premières personnes : quatre ressortissants cubains et deux ressortissants afghans.
Pour Georgetown, l’accord peut donc être présenté comme une coopération avec Washington répondant à certains besoins économiques du pays. Mais derrière cette logique se pose une question centrale : comment garantir durablement les droits de personnes transférées dans un État qui ne dispose pas d’un véritable cadre national d’asile ?
C’est précisément cette tension entre besoins économiques, coopération stratégique et garanties juridiques qui fait du Guyana l’un des cas les plus singuliers de cette nouvelle politique américaine d’expulsion vers des pays tiers First set of Cuban and Afghan deportees arrive in Guyana under US deal

De Panama au Guyana, en passant par la Jamaïque, le Belize ou les petites îles de la Caraïbe, la politique d’expulsion des États-Unis redessine progressivement les équilibres régionaux. Visas, droits de douane, aide au développement ou sécurité : Washington dispose de nombreux leviers pour obtenir la coopération de ses partenaires.
Face à cette pression, les réponses régionales restent contrastées. Mais derrière ces accords, une même fragilité demeure : les garanties juridiques offertes aux personnes transférées restent souvent limitées.
Une autre fracture apparaît enfin, celle de la solidarité caribéenne. L’exclusion de ressortissants haïtiens de plusieurs dispositifs interroge la capacité de la région à se montrer solidaire alors qu’Haïti traverse une crise majeure.
Une question demeure : jusqu’où coopérer avec Washington sans renoncer aux droits fondamentaux et à la solidarité régionale ?
