Jordan Rizzi : la descente aux enfers de l’ex-star du petit écran

La chute est brutale. Longtemps figure incontournable du paysage audiovisuel antillo-guyanais, Jordan Rizzi, animateur phare du « Presque Late Show », est aujourd’hui rattrapé par la justice. Après la diffusion de nombreux témoignages l’accusant de violences sexuelles sur les réseaux sociaux, l’ancien présentateur a été placé en garde à vue fin avril, avant d’être mis en examen pour des faits présumés de viols et de harcèlement, puis placé en détention provisoire. Une vertigineuse descente aux enfers pour celui que beaucoup considéraient comme un prodige du petit écran.

Déjà évoquée il y a deux ans dans nos colonnes, l’affaire connaît aujourd’hui un tournant judiciaire majeur. Longtemps figure influente du paysage audiovisuel antillo-guyanais, Jordan Rizzi a été mis en examen pour des faits présumés de viols et de harcèlement, avant d’être placé en détention provisoire. À l’origine de cette chute : une vague de témoignages diffusés sur les réseaux sociaux en 2024, accusant l’ancien animateur de multiples violences. En l’espace de quelques jours, la procédure s’est accélérée, faisant basculer celui qui incarnait encore récemment l’une des figures médiatiques les plus populaires des Antilles-Guyane. Retour sur une affaire qui secoue profondément l’opinion publique.

Il y a encore peu, Jordan Rizzi était un homme d’influence. Son émission Le Presque Late Show était le programme le plus suivi de la première chaîne locale de Guadeloupe.

Taquin, drôle, enjoué, charismatique, l’animateur faisait rire et bénéficiait d’une immense popularité auprès du public. Le programme puisait son inspiration dans les grands talk-shows américains comme The Ellen DeGeneres Show, The Tonight Show, Saturday Night Live ou encore Jimmy Kimmel Live, tout en empruntant aux grandes émissions de divertissement françaises du vendredi et du samedi soir. Dès son lancement en 2016, juste après le journal télévisé de 20 heures, l’émission rencontre un succès immédiat.

Il faut dire que la recette avait tout pour séduire. Des personnalités bien de chez nous, issues du monde de la musique, de la culture, de la mode ou du théâtre, venaient raconter leur parcours, de l’enfance jusqu’à la réussite, sans occulter les épreuves traversées au fil de leur vie. Point d’orgue de chaque émission : un jeu ou un défi final auquel les invités devaient se prêter sous les acclamations du public présent sur le plateau.

Mais le véritable atout du programme restait son animateur : Jordan Rizzi. Professionnel aguerri, maître du rythme et de la parole, toujours impeccablement présenté, il donnait constamment de sa personne pour assurer le spectacle. Chant, danse, improvisation, séquences humoristiques… il n’hésitait pas à pousser la chansonnette ou à danser la biguine et le zouk avec ses invités, au son d’un orchestre résolument local. Autant d’éléments qui ont contribué à faire de lui l’un des animateurs les plus appréciés des Antilles-Guyane.

Du chant au petit écran : un parcours atypique.

Une ascension fulgurante pour ce jeune animateur arrivé presque par effraction dans un univers audiovisuel réputé fermé, sans baccalauréat ni diplôme universitaire. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Jordan Rizzi ne débute ni à la radio ni à la télévision.

Au début des années 2000, il se fait d’abord connaître dans le milieu du zouk et du R&B. Il sort plusieurs titres, dont À demi-mots, qui lui permettent de découvrir les rouages du spectacle vivant et de se faire remarquer par les radios locales. Il rejoint ensuite Radio Caraïbes International, média leader aux Antilles. C’est là qu’il développe son style, son « parler vrai » et son sens de l’improvisation, devenant progressivement une voix familière de la bande FM guadeloupéenne.

Par la suite, au début des années 2010, il s’installe en Guyane française, où il officie pendant plusieurs années comme animateur radio. Son nom apparaît même au sein du groupe Guyane Média, structure impliquée dans la reprise de la chaîne Antenne Télé Guyane (ATG). À cette période, il occupe également des fonctions autour de la radio RDI (Radio de l’Info / Radio des Îles), où il est présenté comme directeur d’antenne.

En parallèle de sa carrière médiatique, il multiplie les animations d’événements sportifs, culturels et communaux : élections de Miss, soirées de réveillon, carnaval ou grands événements populaires. Son profil d’animateur énergique, fortement inspiré des codes américains du divertissement, lui permet progressivement de se faire un nom dans le paysage audiovisuel guyanais.

En 2016, malgré une carrière déjà bien installée dans la région, il est recruté par Guadeloupe La 1ère. C’est le début de l’aventure Le Presque Late Show, émission qui deviendra rapidement culte.

Fort du succès colossal rencontré en Guadeloupe, Guyane La 1ère fait appel à lui entre 2017 et 2018 afin d’adapter le concept localement avec l’émission Miroir. Le principe reste similaire : recevoir artistes, responsables politiques et personnalités guyanaises autour d’entretiens intimistes, ponctués de musique live mettant en avant les rythmes et les musiciens locaux.

Le pari est gagnant. Le public guyanais, pourtant réputé exigeant, adopte immédiatement son style mêlant chaleur antillaise et codes des late-shows américains.

Jordan Rizzi incarnait alors cette nouvelle génération d’animateurs multitâches : capable de chanter, faire rire, mener une interview politique tendue ou piloter et produire une émission de variétés à gros budget. Une polyvalence qui lui a permis d’inscrire durablement son nom dans l’histoire de l’audiovisuel guadeloupéen, mais aussi martiniquais et guyanais, où sa notoriété dépassait largement le simple cadre télévisuel

La chute du prodige de l’audiovisuel

Pourtant, en juin 2024, le vent tourne brutalement. Plusieurs dizaines de témoignages de femmes sont diffusés sur les pages Instagram Balance ton porc Guyane française et Balance ton porc Guadeloupe. L’animateur vedette y est accusé d’abus sexuels, de violences physiques et verbales, mais aussi de revenge porn, entre autres faits présumés.

Ces plateformes, devenues incontournables dans les territoires ultramarins, publient les témoignages anonymes de femmes dénonçant des comportements de potentiels violeurs, agresseurs sexuels ou harceleurs — des accusations visant majoritairement des hommes.

Pour ceux qui questionneraient encore le sérieux de leur travail, ces pages ont largement contribué à libérer la parole autour de sujets longtemps restés tabous dans nos sociétés insulaires : viol conjugal, violences sexuelles, harcèlement au travail ou encore incestes. Elles ont également permis de faire émerger plusieurs affaires ayant conduit à des mises en examen, voire à des condamnations, comme ce fut notamment le cas du tatoueur martiniquais Joel Lavanne. Le tatoueur accusé d’agressions sexuelles et viols placé en détention à Ducos

La méthode reste toutefois controversée. Les noms des personnes accusées sont exposés publiquement avant toute décision de justice. Une mécanique radicale, certes, mais qui permet à de nombreuses victimes présumées de s’exprimer anonymement, parfois pour la première fois.

Tout s’accélère ensuite entre les journées du mardi 28 et du mercredi 29 avril, lorsque l’ancien animateur est placé en garde à vue. Le jeudi 30 avril, il est déféré devant le parquet de Pointe-à-Pitre avant d’être mis en examen par un juge pour des faits présumés de viols et de harcèlement. Dans la foulée, le juge des libertés et de la détention (JLD) ordonne son placement en détention provisoire à la prison de Baie-Mahault.

Toutefois, à peine arrivé au centre pénitentiaire, Jordan Rizzi présente des troubles psychologiques, probablement liés au choc de sa première incarcération. Il est alors hospitalisé dans l’unité psychiatrique du CHU de la Guadeloupe.

Cette situation interroge. Selon plusieurs témoignages recueillis par notre rédaction dès 2024, ce ne serait pas la première fois que l’ancien animateur évoquerait des idées suicidaires dans le cadre de relations conflictuelles ou de séparations sentimentales.

Jordan Rizzi n’est d’ailleurs pas le seul mis en cause dans cette enquête portant notamment sur des faits présumés de viols en réunion. Deux autres hommes ont également été mis en examen puis placés sous contrôle judiciaire. Leurs identités n’ont pas été rendues publiques.

Bien entendu, comme le prévoit la loi, Jordan Rizzi bénéficie de la présomption d’innocence tant qu’aucune condamnation définitive n’a été prononcée à son encontre.

Cependant, le collectif MeToo Guadeloupe affirme avoir reçu près de 35 signalements concernant l’ancien animateur entre la Guadeloupe et la Guyane. Malgré ce nombre important de témoignages, seules trois femmes auraient officiellement porté plainte à ce stade. Une première plainte aurait même été déposée dès 2020 avant d’être retirée, illustrant les difficultés auxquelles sont confrontées de nombreuses victimes lorsqu’il s’agit de briser le silence.

Comme nous l’expliquions déjà en 2024, loin de l’image de l’animateur chaleureux et comique qu’il renvoyait à l’écran, plusieurs témoignages décrivent un homme présenté comme toxique, manipulateur, violent et abusif.

Selon les récits recueillis, Jordan Rizzi aurait adopté un mode opératoire récurrent : une rencontre publique dans le cadre d’une émission, d’un spectacle ou d’un événement, suivie d’une approche directe puis d’une invitation à boire un verre ou dîner. En soi, aucun élément illégal. Mais c’est le caractère insistant de ses avances qui reviendrait régulièrement dans les témoignages.

Toujours selon ces accusations, le comportement de l’animateur aurait radicalement changé face au rejet. Plusieurs femmes affirment qu’il utilisait sa notoriété, son influence médiatique et son réseau relationnel pour exercer une forme de domination psychologique. Certaines disent avoir subi des menaces professionnelles, tandis que d’anciennes relations évoquent des violences psychologiques, physiques ainsi que des intimidations impliquant des armes à feu.

D’autres témoignages évoquent des relations sexuelles présumées non consenties avec l’animateur et certains de ses proches. Certaines femmes affirment avoir été droguées ou placées sous emprise psychologique avant de se retrouver dans des soirées échangistes. D’autres encore parlent de relations filmées sans leur consentement, les vidéos étant ensuite utilisées comme moyen de pression ou de chantage.

Le revenge porn constitue un délit puni par la loi française depuis 2016 et peut entraîner jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 60 000 euros d’amende. Toutefois, à ce stade de la procédure, seules trois plaintes auraient été officiellement déposées.

Ce qui ressort également des témoignages, c’est l’existence d’un harcèlement présumé constant pendant les relations, mais aussi après les ruptures. Harcèlement en ligne, appels répétés, intimidations physiques ou menaces indirectes attribuées à l’entourage de l’animateur : plusieurs femmes décrivent une véritable emprise psychologique.

Toujours selon ces accusations, Jordan Rizzi aurait régulièrement recours au chantage affectif lorsque certaines de ses compagnes souhaitaient mettre fin à leur relation. Des propos suicidaires, des menaces, des insultes, des humiliations et du mépris reviendraient fréquemment dans les récits recueillis.

Le profil des plaignantes et des femmes ayant témoigné apparaît relativement similaire : de jeunes femmes, souvent âgées d’une vingtaine d’années, perçues comme plus vulnérables à une éventuelle emprise psychologique. Certaines étaient admiratrices de l’animateur, d’autres entretenaient avec lui des relations plus intimes ou sentimentales. Les témoignages proviennent principalement de Guadeloupe et de Guyane, les deux territoires où Jordan Rizzi a construit sa carrière médiatique.

A lire notre enquête de 2024 : Jordan Rizzi, prédateur ou une victime de rumeurs et de calomnies ? – The Link Fwi

A cette période, comme nous le révélions, dans un second article, les plaignantes dont l’anonymat est garanti s’étaient réunies pour une procédure commune auprès d’une avocate et une cagnotte en ligne avait été lancée pour leur permettre de payer les frais juridiques : Cagnottes organisées par Balance Ton Porc : Cagnotte pour les frais d’avocat

La détention provisoire pour protéger les victimes présumées

Face au risque de pressions sur les plaignantes et afin d’éviter toute récidive, le juge des libertés et de la détention a tranché : Jordan Rizzi a été transféré au centre pénitentiaire de Fond-Sarail, à Baie-Mahault.

Toutefois, selon nos confrères de France-Antilles Guadeloupe, l’ancien animateur aurait rapidement suscité l’inquiétude du personnel pénitentiaire dès son arrivée en détention, notamment par son attitude et certaines de ses réponses. Interrogé sur la personne à prévenir en cas de problème le concernant, il aurait répondu : « La morgue. »

Toujours selon ces mêmes informations, au moment de recevoir les chaussures en plastique remises à chaque détenu, Jordan Rizzi aurait entouré les lacets autour de son cou en simulant une tentative d’étranglement. Face à ce comportement jugé préoccupant, les surveillants auraient immédiatement alerté le service médico-psychologique régional.

Les médecins auraient alors estimé le risque suicidaire comme particulièrement élevé. Aucune prise en charge adaptée ne pouvant être mise en place à l’intérieur du centre pénitentiaire, il aurait été décidé de transférer le détenu au CHU de la Guadeloupe afin qu’il soit hospitalisé dans une unité spécialisée.

De son côté, depuis le début de l’affaire, l’ancien animateur conteste l’intégralité des faits qui lui sont reprochés. Dans la foulée des publications diffusées sur les pages Instagram relayant les témoignages, il avait d’ailleurs déposé plainte contre X. Jordan Rizzi porte plainte contre ses accusatrices. – The Link Fwi

Son avocate, Me Myriam Massengo Lacavé, n’a pour l’heure pas souhaité s’exprimer publiquement. Jordan Rizzi demeure présumé innocent tant qu’aucune condamnation définitive n’a été prononcée dans cette affaire, dont les investigations ne font que commencer.

Jordan Rizzi : de figure médiatique à détenu

Hier encore, Jordan Rizzi incarnait la réussite médiatique made in Antilles-Guyane : un animateur populaire, omniprésent, adulé par une partie du public et devenu, au fil des années, l’un des visages les plus puissants de l’audiovisuel local. Aujourd’hui, c’est une toute autre image qui domine. Derrière la chute spectaculaire de l’ex-star du petit écran se dessine désormais une affaire judiciaire tentaculaire, mêlant accusations de violences sexuelles, emprise psychologique et abus de pouvoir présumés.

Au-delà du cas Jordan Rizzi, cette affaire agit comme un révélateur. Elle met en lumière la libération progressive de la parole dans les territoires ultramarins, mais aussi les mécanismes de silence, de peur et d’influence qui entourent encore les violences faites aux femmes. Une chose est certaine : quelle que soit l’issue judiciaire, le paysage médiatique antillo-guyanais ne sortira pas indemne de cette onde de choc.