Le grand retour de la CIA à Cuba : Washington relance la pression sur La Havane

Depuis la révolution de 1959, les relations entre La Havane et Washington n’ont jamais cessé d’être marquées par la méfiance et les tensions. Mais depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le bras de fer entre les deux pays s’est encore intensifié. Fragilisée par des décennies de sanctions économiques, renforcées ces derniers mois par la nouvelle administration américaine, Cuba traverse l’une des plus graves crises de son histoire récente. Dans ce contexte, le New York Times révèle que la CIA a discrètement mis en place une unité spéciale chargée de renforcer la collecte de renseignements sur l’île, d’infiltrer certains secteurs stratégiques et d’accroître la pression sur le régime cubain. Une initiative qui ravive le souvenir des opérations secrètes menées par Washington contre La Havane durant la Guerre froide.

Pour beaucoup, Cuba reste une destination touristique rêvée. L’île des Caraïbes fascine depuis longtemps l’imaginaire des voyageurs occidentaux. Ses plages de sable fin bordées de cocotiers, ses eaux turquoise, ses bars où se mêlent mojitos et cigares Cohiba, sans oublier les rythmes de salsa qui résonnent dans les rues de La Havane, composent l’image d’une île figée dans un décor de carte postale.

Une atmosphère qui rappelle parfois les romans d’Ernest Hemingway. L’écrivain américain découvre Cuba à la fin des années 1920 et y séjourne régulièrement avant de s’y installer durablement. En 1940, il acquiert la Finca Vigía, une propriété située à quelques kilomètres de La Havane, où il écrira notamment une partie de son œuvre.

Mais derrière cette image paradisiaque se cache une autre histoire. Au milieu du XXᵉ siècle, Cuba est aussi devenue un terrain privilégié pour les touristes américains, les investisseurs étrangers et les réseaux criminels. La mafia américaine y développe des activités dans les casinos, les hôtels et les établissements de divertissement, notamment à La Havane. Plusieurs figures du crime organisé américain, dont Meyer Lansky, entretiennent alors des liens étroits avec le pouvoir cubain de Fulgencio Batista.

Le régime de Batista, arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1952, entretient des relations étroites avec Washington. Les intérêts économiques américains occupent une place considérable dans l’économie cubaine, tandis que la corruption, les inégalités sociales et la répression politique nourrissent progressivement le mécontentement d’une partie de la population.

C’est dans ce contexte qu’apparaît un jeune avocat issu d’une famille aisée : Fidel Castro.

( Fidel Castro lors de son arrestation en 1953)


Le 26 juillet 1953, Castro et un groupe de militants tentent de prendre d’assaut la caserne Moncada, à Santiago de Cuba. L’opération tourne au désastre. Une partie des assaillants est tuée, d’autres sont arrêtés. Castro est condamné à quinze ans de prison avant de bénéficier d’une amnistie en 1955. Contraint à l’exil, il rejoint le Mexique.

C’est là qu’il prépare la suite de son combat. Il fonde le Mouvement du 26 Juillet et rassemble autour de lui plusieurs dizaines de militants, parmi lesquels son frère Raúl Castro et un jeune médecin argentin appelé Ernesto Guevara, bientôt surnommé Che Guevara.

En novembre 1956, 82 hommes embarquent à bord du yacht Granma pour rejoindre Cuba. L’expédition tourne rapidement au cauchemar. À leur arrivée, les révolutionnaires sont attaqués par les forces de Batista. Le groupe est décimé. Les survivants se replient dans la Sierra Maestra, où ils organisent une guérilla.

Pendant près de deux ans, les rebelles affrontent les forces gouvernementales. Peu à peu, leur mouvement gagne des soutiens parmi une partie de la population rurale et urbaine. Le régime de Batista, déjà fragilisé par la corruption et la répression, perd progressivement le contrôle de la situation.

( Fidel Castro à son

arrivée à La Havane en 1959)

Le 1ᵉʳ janvier 1959, Fulgencio Batista fuit Cuba. Il se réfugie d’abord en République dominicaine, puis s’installe au Portugal avant de finir ses jours en Espagne franquiste.

Fidel Castro entre triomphalement à La Havane quelques jours plus tard.

À ce moment-là, son image dépasse largement les frontières cubaines. Une partie de la presse américaine présente encore le jeune révolutionnaire comme un héros susceptible d’instaurer une démocratie débarrassée de la corruption du régime précédent.

Les États-Unis reconnaissent rapidement le nouveau gouvernement cubain. Fidel Castro devient Premier ministre en février 1959 et promet des transformations profondes de la société cubaine.

Mais le rapprochement avec Washington ne dure pas.

La révolution cubaine face aux États-Unis

Dès les premiers mois de la révolution, Castro entreprend une série de réformes qui bouleversent l’économie cubaine. La réforme agraire réduit considérablement le poids des grands propriétaires terriens. Les entreprises et les infrastructures appartenant à des intérêts étrangers sont progressivement nationalisées. L’État étend également son contrôle sur les banques, l’industrie et les médias.

Dans le même temps, le gouvernement révolutionnaire lance d’importantes campagnes d’alphabétisation et développe l’accès à l’éducation et aux soins. La ségrégation raciale dans plusieurs espaces publics est combattue et les biens appartenant aux réseaux criminels liés à l’ancien régime sont saisis.

Pour les partisans de la révolution, Cuba est enfin en train de reprendre le contrôle de ses ressources et de réduire les profondes inégalités sociales du pays.

Pour ses opposants, ces réformes s’accompagnent rapidement d’une concentration du pouvoir, de la disparition du pluralisme politique et d’une répression croissante des voix dissidentes.

La peine de mort, suspendue pour les civils par la Constitution de 1940, est réintroduite dans le contexte révolutionnaire. Des tribunaux révolutionnaires jugent des responsables de l’ancien régime tandis que des milliers de personnes sont arrêtées ou emprisonnées pour des motifs politiques. La répression devient progressivement l’un des traits majeurs du nouveau pouvoir.

Dans le même temps, Fidel Castro se rapproche des communistes cubains. Même s’il ne se présente pas initialement comme communiste, son gouvernement intègre progressivement des membres du Parti socialiste populaire, le parti communiste cubain de l’époque, dans les structures du pouvoir.

Pour Washington, le problème devient alors stratégique.

À quelques centaines de kilomètres seulement des côtes américaines, un gouvernement révolutionnaire nationaliste est en train de s’éloigner de l’orbite américaine et de se rapprocher de Moscou. Les États-Unis commencent alors à durcir leur politique.

Dès 1960, l’administration du président Dwight Eisenhower prend une série de mesures économiques contre Cuba. Washington réduit notamment les importations de sucre cubain et impose des restrictions sur les exportations américaines vers l’île. Dans le même temps, la CIA prépare clandestinement des opérations destinées à soutenir les opposants à Fidel Castro et à favoriser la chute de son gouvernement.

Le rapprochement entre La Havane et Moscou s’accélère.

( Fidel Castro à Moscou avec Nikita Khrushchev en 1962 )

Cuba trouve auprès de l’Union soviétique un partenaire capable de remplacer une partie de ses débouchés commerciaux et de lui fournir du pétrole, des armes et un soutien économique.

Lorsque John Fitzgerald Kennedy arrive à la Maison-Blanche en janvier 1961, il hérite d’un projet secret élaboré sous l’administration Eisenhower : renverser Fidel Castro en s’appuyant sur des exilés cubains entraînés par la CIA.

En avril 1961, environ 1 400 exilés cubains débarquent dans la baie des Cochons. L’opération tourne au fiasco.

Les planificateurs américains espéraient qu’une partie de la population cubaine se soulèverait contre Castro. Mais le soulèvement attendu ne se produit pas. Les forces révolutionnaires cubaines écrasent rapidement l’expédition.

La défaite de la baie des Cochons constitue un immense revers pour Kennedy et renforce considérablement Fidel Castro. Quelques jours avant l’invasion, Castro proclame officiellement le caractère socialiste de la révolution cubaine.

La rupture avec Washington devient alors pratiquement irréversible.

En janvier 1961, les États-Unis avaient déjà rompu leurs relations diplomatiques avec Cuba. En février 1962, l’administration Kennedy met en place un embargo commercial beaucoup plus large contre l’île.

Cuba s’éloigne définitivement de son ancien partenaire américain et s’ancre dans le camp soviétique.

La Caraïbe devient alors l’un des principaux théâtres de la Guerre froide.

Pendant des décennies, Washington et La Havane vont se livrer une guerre politique, économique et clandestine. Opérations de renseignement, tentatives de déstabilisation, projets d’assassinat visant Fidel Castro, soutien à des groupes anticastristes, espionnage et contre-espionnage rythment les relations entre les deux pays.

Dans le même temps, Cuba devient un allié stratégique de l’Union soviétique et intervient militairement dans plusieurs conflits en Afrique, notamment en Angola, avec le soutien de Moscou.

Puis, en 1991, tout s’effondre.

Cuba, une île en crise mais qui résiste

La disparition de l’Union soviétique aurait pu provoquer la chute du régime cubain.

Elle provoque d’abord son effondrement économique.

Pendant des décennies, l’URSS avait constitué le principal partenaire économique de Cuba. Moscou achetait notamment le sucre cubain et fournissait à l’île du pétrole, des matières premières, des équipements et des produits alimentaires à des conditions préférentielles. En 1991, ce système disparaît brutalement.

Cuba perd une grande partie de ses marchés, de ses approvisionnements énergétiques et de son soutien financier. Le pays entre alors dans ce que le gouvernement cubain baptise la « période spéciale en temps de paix ».

Les conséquences sont dramatiques : pénuries alimentaires, rationnement, effondrement des transports, coupures d’électricité et contraction spectaculaire de l’activité économique.

La crise provoque également une nouvelle vague d’émigration. Des milliers de Cubains prennent la mer à bord d’embarcations précaires pour tenter de rejoindre les États-Unis.

Face à l’urgence, Fidel Castro accepte certaines ouvertures économiques jusque-là impensables. Le tourisme international est développé, l’usage du dollar est temporairement autorisé et certaines activités privées sont tolérées. Les transferts d’argent de la diaspora deviennent également une source essentielle de devises.

Cuba survit. Mais le régime a perdu son principal protecteur. Il lui faut désormais trouver un nouveau partenaire.

Hugo Chávez, le nouveau soutien de La Havane

Au début des années 2000, un nouveau rapprochement va permettre à Cuba de sortir progressivement de son isolement économique : celui avec le Venezuela d’Hugo Chávez.

Les deux gouvernements développent une alliance stratégique. Caracas fournit à Cuba du pétrole à des conditions avantageuses. En échange, La Havane met à disposition du Venezuela des médecins, des enseignants, des techniciens et d’autres professionnels.

Cette coopération permet à l’économie cubaine de retrouver une certaine stabilité et donne à Hugo Chávez une expertise cubaine importante dans plusieurs secteurs, notamment la santé et les services publics.

Pendant plus d’une décennie, le Venezuela devient ainsi le nouveau poumon énergétique de l’économie cubaine. Mais cette dépendance aura elle aussi un prix.

Obama et Castro : la parenthèse de la détente

Le 17 décembre 2014, Barack Obama et Raúl Castro annoncent simultanément leur volonté de normaliser les relations entre les États-Unis et Cuba.

Après plus d’un demi-siècle d’hostilité, Washington et La Havane amorcent un rapprochement historique. Les ambassades rouvrent en 2015. Les restrictions sur certains voyages sont assouplies. Les échanges augmentent et le tourisme connaît un nouvel essor.

En mars 2016, Barack Obama se rend à La Havane. C’est la première visite d’un président américain en exercice à Cuba depuis près de 90 ans. Pendant quelques mois, le scénario semble changer : après des décennies de confrontation, les deux ennemis historiques de la Caraïbe pourraient enfin tourner la page. Mais cette parenthèse sera de courte durée.

President Barack Obama, right, and Cuban President Raúl Castro shook hands at the start of their meeting at the United Nations General Assembly on Tuesday. kevin lamarque/Reuters

Trump referme la parenthèse

L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2017 marque un nouveau durcissement.

La nouvelle administration revient sur une partie des mesures d’ouverture adoptées sous Barack Obama et renforce progressivement les sanctions contre Cuba. Washington accentue également la pression sur le Venezuela de Nicolás Maduro, alors principal fournisseur de pétrole de l’île.

Or, Cuba dépend fortement des livraisons énergétiques vénézuéliennes.

La crise économique qui frappe Caracas finit donc par se répercuter directement sur La Havane. Le Venezuela réduit ses livraisons et l’économie cubaine ralentit.

Puis survient un nouveau choc : la pandémie de Covid-19. L’effondrement du tourisme prive Cuba d’une source essentielle de devises. À cette crise s’ajoutent les sanctions américaines, les difficultés d’approvisionnement, la faiblesse des investissements et le vieillissement des infrastructures.

En juillet 2021, la colère explose. Le 11 juillet, des milliers de Cubains descendent dans les rues de plusieurs villes du pays. Ils dénoncent les pénuries alimentaires et médicales, les coupures d’électricité, la situation économique et le manque de libertés politiques. Ces manifestations constituent les plus importantes mobilisations antigouvernementales observées à Cuba depuis plusieurs décennies.

Le pouvoir réagit par des arrestations et une répression qui sera dénoncée par plusieurs organisations internationales de défense des droits humains. Des centaines de manifestants sont ensuite condamnés à des peines de prison.

Mais le plus grand choc est peut-être encore à venir.

À partir de 2022, Cuba connaît une nouvelle vague massive d’émigration. Des centaines de milliers de Cubains quittent l’île, notamment à destination des États-Unis. Sur place, la situation continue de se dégrader. L’inflation progresse, les pénuries persistent, les infrastructures énergétiques vieillissent et les coupures de courant deviennent de plus en plus fréquentes.

Cuba se retrouve alors dans une situation paradoxale : le régime qui avait survécu à l’effondrement de l’Union soviétique, résisté à plus de six décennies de sanctions américaines et traversé la crise vénézuélienne doit désormais faire face à une crise économique, sociale et énergétique d’une ampleur considérable.

Et c’est précisément dans ce contexte de fragilité que Washington recommence à regarder Cuba avec une attention particulière.

Cette fois, cependant, il ne s’agit plus seulement de sanctions économiques ou de diplomatie.

Car derrière les déclarations officielles et le bras de fer politique, un vieil acteur de la confrontation américano-cubaine semble progressivement refaire surface :

la CIA.

Le grand retour de la CIA à Cuba

Mais en 2026, Cuba n’est plus tout à fait le pays qui avait résisté à Washington pendant la Guerre froide.

Le vieillissement de ses infrastructures, les pénuries de carburant, l’effondrement d’une partie de son appareil productif, l’inflation et l’exode massif d’une partie de sa population ont considérablement fragilisé l’île. À cela s’ajoutent les sanctions américaines, dont l’administration Trump a encore renforcé la portée.

C’est dans ce contexte particulièrement tendu que Washington semble avoir décidé de changer de méthode.

Il ne s’agit plus seulement de sanctionner Cuba économiquement ou de l’isoler diplomatiquement. Désormais, les services de renseignement américains semblent vouloir comprendre, infiltrer et influencer le fonctionnement même du pouvoir cubain.

Le grand retour de la CIA à Cuba

Le 5 août 2026, le New York Times révèle l’existence d’une nouvelle cellule secrète de la CIA consacrée exclusivement à Cuba. L’information a depuis été confirmée par plusieurs responsables américains.

Sa mission est claire : permettre à l’agence de mobiliser plus rapidement des moyens humains, financiers et techniques sur l’île. La cellule rassemble notamment des officiers chargés de recruter et de gérer des sources humaines, des analystes du renseignement, des spécialistes des opérations cyber ainsi que des agents spécialisés dans les opérations d’influence clandestines.

Sur le papier, cette nouvelle structure ressemble à une machine de renseignement moderne.

Mais derrière cette organisation se trouve un objectif beaucoup plus politique.

Selon les informations rapportées par le quotidien américain, Washington chercherait notamment à exploiter les divisions qui existent au sein de l’appareil dirigeant cubain afin de favoriser l’émergence de responsables considérés comme plus pragmatiques et plus disposés à négocier avec les États-Unis.

Autrement dit, il ne serait pas nécessairement question, à ce stade, de renverser directement le gouvernement cubain.

Il s’agirait plutôt de pousser certains responsables à prendre leurs distances avec la ligne la plus dure du régime et de créer les conditions d’une transformation politique de l’intérieur.

Une stratégie beaucoup plus subtile que celle employée dans les années 1960. Et surtout, beaucoup moins visible.

Contrairement à la cellule créée par la CIA en 1960, celle de 2026 n’est pas, à ce stade, autorisée à conduire des opérations létales et ne dispose pas de partenaires cubains organisés comparables aux groupes d’exilés anticastristes utilisés avant la baie des Cochons.

Mais le mandat pourrait évoluer.

Le président américain conserve en effet la possibilité de modifier ou d’élargir les prérogatives de cette cellule. La comparaison avec 1960 est donc inévitable.

À l’époque, la CIA préparait des groupes d’exilés cubains à une opération militaire qui devait finalement se transformer en désastre à la baie des Cochons.

Soixante-six ans plus tard, Washington semble avoir retenu les leçons de cet échec.

Cette fois, pas de débarquement annoncé. Pas de colonne de combattants débarquant sur une plage cubaine. Pas de guerre ouverte. Mais des agents, des informateurs, des analystes, des spécialistes du cyber et des opérations d’influence.

Cuba devient une priorité pour les espions américains

Cette nouvelle cellule n’est d’ailleurs que la partie visible d’un dispositif beaucoup plus vaste.

Selon les informations révélées par le New York Times, l’administration Trump a récemment modifié le Cadre national des priorités en matière de renseignement, faisant passer Cuba au rang de « Priorité 1 ».

Un classement particulièrement significatif puisque l’île se retrouve ainsi au même niveau que la Chine, la Russie et l’Iran.

Pour un territoire de seulement 110 000 kilomètres carrés situé à environ 145 kilomètres des côtes américaines, le symbole est lourd.

Washington veut désormais savoir ce qui se passe à Cuba. Et surtout, ce que prépare Cuba.

La National Security Agency, la NSA, ainsi que la National Geospatial-Intelligence Agency, la NGA, auraient ainsi renforcé leurs moyens de collecte de renseignements autour de l’île, notamment grâce à des moyens satellitaires.

L’objectif est de disposer d’informations actualisées sur les installations militaires cubaines, les capacités de défense de l’île, les mouvements des dirigeants et, plus largement, les évolutions politiques et économiques du pays.

Pour Washington, le problème est également de disposer de renseignements suffisamment récents.

Pendant des années, les services américains ont accumulé des informations sur Cuba, mais une partie de ces données serait devenue obsolète. La nouvelle stratégie consiste donc à remettre à jour la connaissance américaine du terrain cubain.

Et ce renseignement pourrait servir à plusieurs choses. Comprendre. Anticiper. Influencer.

Et, en dernier recours, préparer des options militaires.

C’est précisément ce dernier élément qui inquiète.

Car si aucune opération militaire américaine contre Cuba n’est annoncée à ce stade, le renforcement du renseignement militaire signifie que Washington veut être capable de savoir rapidement ce qu’il pourrait se passer sur l’île en cas de crise majeure.

La nouvelle arme américaine : l’information

La CIA ne cherche cependant pas uniquement à connaître les positions militaires cubaines.

Elle s’intéresse également à l’argent.

Les agents de la nouvelle cellule doivent notamment surveiller les flux financiers considérés comme opaques, les transactions commerciales et les réseaux économiques liés aux responsables cubains. Pourquoi ?

Parce que dans un régime politique comme celui de Cuba, comprendre où circule l’argent permet aussi de comprendre où se trouve le pouvoir.

Et c’est ici que la stratégie américaine devient particulièrement intéressante.

Les renseignements collectés pourraient être utilisés non seulement à des fins opérationnelles, mais également pour alimenter des opérations d’influence.

Des informations compromettantes pourraient être rendues publiques afin de fragiliser certains responsables, d’alimenter les divisions au sein de l’appareil d’État et de modifier la perception de l’opinion publique.

La méthode n’est pas nouvelle.

Les services de renseignement américains ont déjà utilisé ce type de stratégie contre d’autres puissances adverses.

Mais appliquée à Cuba, elle prend une dimension particulière. Depuis 1959, le pouvoir cubain s’est construit autour d’une forte culture de la clandestinité et de la méfiance envers les États-Unis. L’île a même l’un des services de renseignement les plus efficaces de l’hémisphère nord : la DI ( Dirreccion de Intelligencia) ou G2 anciennement connu sous le nom de la DGI ( Dirección General de Inteligencia) qui a déjà mené des opérations clandestines sur le sol états-uniens et même au coeur de l’appareil politique de Washington.( affaire Ana Montes, les Cinq de Cuba, Manuel Rocha).

Raison pour laquelle la CIA, elle, considère depuis des décennies l’île comme l’un des terrains les plus sensibles de l’hémisphère occidental.

Les deux appareils de renseignement se connaissent. Ils se surveillent. Ils se soupçonnent. Et désormais, ils semblent entrer dans une nouvelle phase de leur confrontation.

John Ratcliffe à La Havane : le message de Washington

Quelques mois avant la révélation de cette nouvelle cellule, un événement particulièrement inhabituel avait déjà donné un aperçu de la nouvelle stratégie américaine.

En mai 2026, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, s’est rendu à La Havane pour rencontrer des responsables cubains.

Parmi eux figurait Raúl Guillermo Rodríguez Castro, petit-fils de l’ancien président Raúl Castro et officier du ministère cubain de l’Intérieur.

La rencontre est particulièrement symbolique.

Pendant des décennies, les dirigeants cubains et les responsables américains se sont affrontés par l’intermédiaire de diplomates, de militaires ou d’agents clandestins.

Cette fois, c’est le patron de la CIA lui-même qui se déplace à La Havane.

Le message américain aurait été particulièrement clair : Cuba pourrait devenir un partenaire de Washington, notamment sur les questions économiques et sécuritaires, mais à condition d’opérer des « changements fondamentaux » et de cesser d’être considéré comme un refuge pour les adversaires des États-Unis dans la région.

Pour La Havane, cette proposition ressemble davantage à un ultimatum.

Le vice-ministre cubain des Affaires étrangères, Carlos Fernández de Cossío, n’a pas tardé à réagir.

Selon lui, les intentions américaines ne constituent aucune surprise. Cuba serait depuis longtemps la cible des opérations d’espionnage, de subversion et de déstabilisation de la CIA.

Une accusation qui renvoie directement à l’histoire mouvementée des relations entre les deux pays.

Car Cuba n’a pas oublié la baie des Cochons. Elle n’a pas oublié les opérations clandestines et les tentatives visant Fidel Castro.

Et elle n’a certainement pas oublié que pendant la Guerre froide, Washington avait fait de la chute du régime révolutionnaire l’un de ses principaux objectifs dans la Caraïbe.

Nicolas Maduro extradé aux Etats-Unis, entouré d’agents de la DEA.

Le spectre du Venezuela

Mais en 2026, les dirigeants cubains ont également une autre histoire récente à garder en tête : celle du Venezuela.

Depuis plusieurs années, Caracas et La Havane entretiennent des relations étroites. Le Venezuela a longtemps fourni une partie importante du pétrole dont Cuba avait besoin, tandis que l’île fournissait notamment des médecins et des professionnels à son allié sud-américain.

La crise politique et économique vénézuélienne a toutefois considérablement réduit cette capacité de soutien. Et l’intervention américaine au Venezuela en 2026 a profondément modifié l’équilibre régional.

Pour les dirigeants cubains, la question est désormais simple : Cuba pourrait-elle devenir la prochaine cible de Washington ?

Certains responsables américains ne cachent d’ailleurs plus leur volonté de voir évoluer le pouvoir cubain.

Mais il faut rester prudent.

La création d’une cellule de la CIA, le renforcement du renseignement américain et la pression économique ne signifient pas automatiquement qu’une invasion militaire est programmée.

À ce stade, rien ne permet de l’affirmer. En revanche, une chose est désormais certaine : Washington se prépare à plusieurs scénarii.

Et parmi eux figure celui d’une transformation profonde du pouvoir cubain.

Une stratégie différente de celle de 1961

C’est probablement là que réside la principale différence entre la CIA de 1960 et celle de 2026.

Il y a soixante-six ans, Washington avait misé sur une opération relativement classique : former une force d’exilés, la financer, l’armer et tenter de provoquer un soulèvement populaire contre Fidel Castro.

L’opération s’était soldée par un échec retentissant.

Aujourd’hui, les méthodes sont différentes. Le champ de bataille est devenu numérique. Les satellites remplacent en partie les avions espions. Les cyberopérations complètent les réseaux d’agents. Les flux financiers deviennent des sources de renseignement. Les réseaux sociaux et les opérations d’influence peuvent devenir des armes politiques.

Et surtout, le renseignement américain semble vouloir agir directement sur les équilibres internes du pouvoir cubain.

La cible n’est donc plus seulement le régime. Elle pourrait être son environnement politique. Ses dirigeants. Ses réseaux financiers. Ses alliances.Et les hommes susceptibles, demain, de prendre les commandes de l’île.

Cuba à la croisée des chemins

Le paradoxe est saisissant.

En 1959, Fidel Castro avait renversé un régime soutenu par Washington et promis de rendre à Cuba sa souveraineté politique et économique.

Soixante-sept ans plus tard, le pays se retrouve à nouveau face à son puissant voisin du Nord.

Mais cette fois, Cuba est beaucoup plus vulnérable.

L’Union soviétique a disparu. Le Venezuela ne peut plus jouer le rôle qu’il jouait au début du XXIᵉ siècle. L’économie cubaine est exsangue. Les infrastructures vieillissent. Les pénuries et les coupures de courant se multiplient. Une partie importante de la population a choisi l’exil.

Et une nouvelle génération de Cubains, née après la Guerre froide, ne semble plus disposée à accepter les mêmes sacrifices que ses parents et ses grands-parents.

C’est précisément cette fragilité que Washington pourrait chercher à exploiter.

L’objectif affiché n’est pas officiellement une invasion.

Il est encore moins question, pour l’instant, d’une nouvelle baie des Cochons.

Mais la création d’une cellule secrète de la CIA consacrée à Cuba, le classement de l’île parmi les priorités absolues du renseignement américain, le renforcement des capacités de surveillance et les pressions exercées directement sur les dirigeants cubains montrent que quelque chose a changé.

Après plusieurs décennies d’affrontement, puis une courte parenthèse de détente sous Barack Obama, la vieille guerre entre Washington et La Havane semble entrer dans une nouvelle phase.

Une guerre où les armes ne sont peut-être plus les premières à parler. Une guerre de renseignement, d’influence. Une guerre économique.

Et surtout, une bataille pour savoir qui dirigera Cuba demain.

Car derrière la question de la CIA se cache désormais une interrogation beaucoup plus grande :

Washington cherche-t-il seulement à obtenir des concessions de La Havane ou prépare-t-il, cette fois, les conditions d’un changement de pouvoir ?

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