Tensions Brésil–États-Unis : le procès Bolsonaro en toile de fond

Des dizaines de procédures judiciaires sont en cours contre Jair Bolsonaro au Brésil [JOE RAEDLE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP]

Jair Bolsonaro sera-t-il condamné par la justice de son pays ? Accusé d’avoir orchestré un complot pour rester au pouvoir après sa défaite électorale, l’ancien président d’extrême droite est désormais jugé comme le chef présumé d’une organisation criminelle. Il dénonce une « persécution politique », pendant que son procès provoque une onde de choc jusqu’à Washington, alimentant une crise diplomatique inédite entre le Brésil et les États-Unis.

Au Brésil le parquet réclame la condamnation de l’ancien président Jair Bolsonaro pour « coup d’Etat »

Surnommé le « Trump tropical » par la presse brésilienne et internationale, Jair Bolsonaro a laissé une empreinte controversée dans l’histoire du Brésil. Fantasque, autoritaire, misogyne, pro-armes, proche des évangéliques et de l’agrobusiness, l’ancien président a polarisé l’opinion. Son mandat à la tête de l’État fédéral divise encore : tout dépend du prisme à travers lequel on l’observe.

Celui qui voulait épurer l’Etat Brésilien a grand coup de réformes économiques austères et de promesses sécuritaires pour les habitants des favelas, est désormais confronté à de multiples affaires judiciaires, dont la plus significative concerne des accusations de tentative de coup d’État.

En effet, depuis qu’il a perdu la dernière présidentielle de 2022, l’ancien chef d’Etat orienté à l’extrême droite est accusé d’avoir fomenté un coup d’État pour rester au pouvoir après sa défaite à la présidentielle d’octobre 2022 face à Luiz Inácio Lula da Silva. Le parquet brésilien le considère comme le « leader d’une organisation criminelle » ayant conspiré dans ce but. Un peu à l’image des partisans de Donald Trump et de l’assaut sur le Capitole, Des milliers de ses partisans ont pris d’assaut le palais présidentiel, le parlement et la Cour suprême le 8 janvier 2023, une semaine après l’investiture de Lula.

Selon les investigations de la police fédérale, dont le rapport a été remis fin 2024, à la suite des élections générales brésiliennes de 2022, il y avait un vaste complot visant à empêcher l’investiture du président élu Luiz Inácio Lula da Silva, incluant planification d’un coup d’État, arrestations ou assassinats ciblés (Lula, Alckmin, juge Moraes), prise des médias, grèves générales, diffusion de fausses informations à travers les réseaux sociaux et instauration d’un état d’urgence autoritaire.

Sauf que, la justice brésilienne est loin d’être soumise comme celle du voisin nord-américain. Elle entend suivre son cours malgré les pressions internes comme externes.

Le rapport de la police fédérale, en novembre 2024, a recommandé son inculpation pour tentative de « coup d’État ». En février 2025, le procureur général Paulo Gonet a officiellement inculpé Jair Bolsonaro et plus de trente trois personnes, parmi lesquelles des généraux, d’anciens ministres et figures clés de son ancien cabinet, pour organisation criminelle armée, tentative de coup d’État et atteinte à l’ordre démocratique, avec des peines encourues pouvant dépasser 40 ans de prison. Le mois suivant, en mars 2025, la Cour Suprême fédérale a validé l’ouverture du procès contre Bolsonaro et son “noyau dur”. Le procès a débuté au printemps 2025 devant la Cour suprême. Sont donc poursuivis le général Braga Netto, l’amiral Almir Garnier Santos, l’ancien chef du renseignement Alexandre Ramagem, et d’autres hauts responsables. Jair Bolsonaro est considéré par la justice, comme étant le personnage central de ce vaste complot contre la démocratie brésilienne.

Les témoignages de plus de 80 personnes ont été recueillis en visioconférence, dont plusieurs hauts gradés qui affirment que Bolsonaro évoquait des options pour rester au pouvoir malgré la défaite électorale. Le parquet le qualifie de figure centrale d’une organisation ayant cherché à contourner le verdict des urnes. Pour le Parquet, l’ancien président a « instrumentalisé l’appareil d’Etat et délibérément mis en œuvre un plan visant à attaquer les institutions publiques et le processus de succession  à l’élection présidentielle »  Cette conspiration a échoué faute de soutien de la part des commandants des forces armées.

Cette accusation s’accompagne d’une batterie de chefs d’inculpation : complot contre l’État de droit, constitution d’un groupe criminel armé, atteinte aux biens publics. En cas de condamnation, la peine pourrait aller jusqu’à 40 ans de réclusion.

L’ancien chef de l’Etat, lui, ne reconnaît aucun des faits. Il évoque une tentative légale, selon lui, d’explorer des mécanismes constitutionnels pour contester les résultats électoraux, tout en dénonçant un acharnement judiciaire motivé par des raisons politiques. Il affirme que son procès vise avant tout à l’écarter de la scène politique pour de bon. Il se pose même en victime d’une « persécution politique » destinée à l’empêcher de se représenter à la présidentielle de l’an prochain, bien qu’il soit inéligible jusqu’en 2030 pour avoir diffusé des fausses informations sur le système électoral.

L’ancien président brésilien Jair Bolsonaro à la Cour suprême brésilienne à Brasilia, le 10 juin 2025.Evaristo SA / AFP

Stratégie de manipulation : attaques et mensonges sur le système électoral

En août 2021, une enquête a été ouverte contre Jair Bolsonaro pour diffusion de fausses informations et attaques sans preuves contre le système électoral brésilien. Il est accusé d’avoir insinué des actes illicites de la part de membres de la Cour suprême et d’avoir utilisé les réseaux sociaux pour diffuser de fausses informations sur les urnes électroniques.

Qui plus est, selon The Guardian, depuis, le 17 juin 2025, l’ancien président brésilien est accusé par la justice de son pays d’avoir mené des campagnes illégales d’espionnage contre ses principaux opposants. Des actions pilotées par Alexandre Ramagem, ancien chef présumé du renseignement de Jair Bolsonaro, qui a dirigé l’agence de renseignement brésilienne (Abin) de 2019 à 2022. Plus de 30 autres personnes sont également mises en cause, dont le fils du président, Carlos Bolsonaro, élu politique. Ce qui est parfaitement illégal dans une Démocratie comme le Brésil. Les principales cibles de cette surveillance non déclarée sont quatre juges de la Cour suprême et de puissants responsables politiques, dont l’ancien président de la chambre basse du Brésil, Arthur Lira, ainsi que l’ex-gouverneur de São Paulo, João Doria, un rival de droite bien connu du président. Des journalistes et des fonctionnaires auraient également été espionnés, parmi lesquels Hugo Loss, un membre respecté de l’agence environnementale Ibama. Il était en première ligne dans les efforts de protection de l’Amazonie, à une époque où les bûcherons et les mineurs illégaux étaient encouragés par la rhétorique anti-environnementale de Bolsonaro et son climato-scepticisme.

Bolsonaro mis en cause pour sa gestion controversée de la crise du Covid-19

Un rapport sénatorial de 2021 a recommandé l’inculpation de Bolsonaro pour neuf crimes, dont « crime contre l’humanité », l’accusant d’avoir « délibérément exposé » les Brésiliens à une « contamination de masse » et d’avoir incité les gens à ne pas suivre les recommandations de l’OMS.

L’ancien président Bolsonaro n’a jamais été formellement poursuivi puisqu’à l’époque, les conséquences de cette accusation étaient perçues comme principalement symboliques, le procureur général étant un proche de Bolsonaro.

L’ancien président brésilien, Jair Bolsonaro, assiste à une manifestation en sa faveur, avant son procès devant le Tribunal suprême fédéral, à Sao Paulo (Brésil), le 29 juin 2025. JEAN CARNIEL / REUTERS

Bolsonaro au centre d’accusations pour corruption :

Son fils aîné, Flávio Bolsonaro, a fait l’objet d’une enquête pour corruption et détournement de salaires de conseillers (« rachadinha »). Des paiements par chèques auraient même bénéficié à la belle-mère de Jair Bolsonaro.

Bien que les accusations directes ne le concernent pas personnellement, ces affaires ont jeté une ombre sur sa famille et son entourage.

Comme nous l’évoquions, Jair Bolsonaro nie toutes les allégations et dénonce une persécution politique. Son avenir judiciaire dépendra de l’issue de ces procès, notamment celui concernant la tentative de coup d’État, qui pourrait avoir des conséquences majeures sur sa carrière politique future. Il en cours jusqu’à 40 ans de prison pour cette principale accusation.

Un procès à forts relents diplomatiques

Selon nos confrères de La Nouvelle Tribune, le dossier Bolsonaro a dépassé les frontières du Brésil et un acteur est entré dans la danse, Donald Trump.

À Washington, le procès Bolsonaro agace profondément les cercles conservateurs. Donald Trump, soutien de la première heure, a dénoncé une « chasse aux sorcières » et annoncé en représailles une taxe de 50 % sur certaines importations brésiliennes, à compter du 1er août. Une situation exacerbée par Eduardo Bolsonaro, député et fils de l’ancien président, désormais installé aux États-Unis. Très engagé auprès de figures de l’aile dure républicaine, il tente d’influencer la politique étrangère américaine à l’égard du Brésil, appelant à un durcissement des positions contre les institutions brésiliennes.

Dans le même temps, Alexandre de Moraes, juge de la Cour suprême chargé de l’affaire, fait l’objet de critiques répétées de la part d’élus américains proches des républicains. Le magistrat est notamment dans le viseur pour ses décisions de restriction à l’encontre de certaines plateformes sociales américaines accusées d’avoir relayé de fausses informations électorales.

De plus, les Etats-Unis ont annoncé mardi avoir lancé une enquête contre le Brésil pour « pratiques commerciales déloyales » qui pourrait servir de base juridique afin d’imposer des surtaxes douanières à l’encontre du géant sud-américain.

Lula n’a pas encore réagi à l’ouverture de cette enquête. Il avait affirmé qu’il chercherait à négocier avec Washington pour éviter les droits de douane, tout en condamnant « l’ingérence » de Donald Trump dans le système judiciaire brésilien. Il a également annoncé que le Brésil pouvait décider d’opter pour la « réciprocité » face à « toute mesure de hausse des droits de douane de manière unilatérale ».

Le procès de Jair Bolsonaro a secoué le Brésil entier depuis des semaines. Le procès a déchiré une opinion ultra-polarisée, y compris dans la capitale.