Dr Jacques, Mister Foccart : le visage caché de la Françafrique

Jacques Foccart. Un nom qui aura fait couler autant d’encre que de sang dans l’histoire de la Ve République. Homme de confiance du Charles de Gaulle, de Georges Pompidou puis de Jacques Chirac, il fut durant plusieurs décennies le redouté « Monsieur Afrique » de l’Élysée. Architecte de la Françafrique, Jacques Foccart a bâti un vaste réseau d’influence mêlant opérations secrètes, soutien à des régimes autoritaires, corruption et interventions politiques dans les anciennes colonies françaises. Derrière les discours d’indépendance, une autre réalité se dessinait : celle d’une Afrique où les intérêts stratégiques de Paris passaient bien souvent avant les aspirations des peuples à la liberté.

Qui étiez-vous vraiment, monsieur Jacques Foccart ? Un simple homme politique ? Un homme d’affaires ? Un stratège ? Ou le véritable bras armé de la France dans son ancien empire colonial, de l’Afrique aux Antilles ?

Son nom reste associé aux heures les plus obscures de la Ve République. Pendant plus de quarante ans, Jacques Foccart fut l’homme de confiance du Charles de Gaulle, de Georges Pompidou puis de Jacques Chirac. Officiellement, il occupait le poste de secrétaire général aux Affaires africaines et malgaches. Un titre discret, presque administratif, mais derrière lequel se cachait un pouvoir immense. Car Foccart n’était pas un ministre comme les autres : il était le véritable architecte de la politique africaine de Paris.

À mesure que son influence grandissait, l’homme de l’ombre bâtit un réseau tentaculaire mêlant diplomatie parallèle, services secrets, financements occultes, coups d’État, exfiltrations de chefs d’État africains et opérations clandestines menées au nom des intérêts français. À l’Élysée, il dirigeait une véritable machine politique et sécuritaire capable de faire et défaire des régimes sur le continent africain.

Car Jacques Foccart connaissait l’Afrique francophone mieux que quiconque. Il en maîtrisait les équilibres ethniques, politiques et culturels. Dans ce que Paris considérait comme son « pré carré », il organisait les visites officielles des dirigeants africains, gérait les relations discrètes avec certains mouvements rebelles et supervisait les réseaux d’influence français sur le continent. Beaucoup de chefs d’État africains le craignaient autant qu’ils le respectaient.

Mais derrière le haut fonctionnaire se cachait aussi un homme aux origines singulières.

Né le 31 août 1913 à Ambrières-les-Vallées, Jacques Foccart est issu d’une famille créole guadeloupéenne béké. Sa mère, Elmire de Courtemanche, était originaire de Gourbeyre, tandis que son père, Guillaume Koch-Foccart, fut maire de cette commune entre 1908 et 1921. Très jeune, dans un contexte familial marqué par le deuil, il découvre la Guadeloupe coloniale, alors dominée économiquement par la minorité blanche propriétaire des terres sucrières et bananières. Il dira plus tard y avoir vécu parmi « les plus belles années de sa vie ».

À l’âge de six ans, ses parents quittent définitivement l’archipel pour retourner en France. Le jeune Jacques reçoit alors une éducation catholique stricte au lycée de l’Immaculée-Conception de Laval. Élève discret, davantage passionné par l’histoire et la religion que par les sciences, il grandit dans une atmosphère conservatrice qui marquera profondément sa vision du monde.

Sa propre histoire familiale demeure entourée de zones d’ombre. Selon plusieurs récits, Jacques Foccart aurait été adopté par son oncle Guillaume Koch-Foccart. Sa mère biologique aurait été une religieuse carmélite et son père un ancien prêtre de la région d’Angers. Des origines mystérieuses qui contribueront à forger le personnage énigmatique qu’il deviendra plus tard.

Au début des années 1930, il se passionne pour l’Afrique noire, alors sous domination coloniale française à travers l’Afrique-Occidentale française (AOF) et l’Afrique-Équatoriale française (AEF). À cette époque, il travaille comme prospecteur commercial chez Renault avant de rejoindre une société d’import-export spécialisée dans les échanges avec l’Outre-mer.

Mobilisé en 1939 comme sous-officier dans l’aviation française, il est démobilisé après l’armistice de 1940 et retourne à Paris. Contrairement à d’autres jeunes Français qui rejoignent la Résistance, Foccart choisit alors une autre voie : celle des affaires. En 1941, il crée sa première société d’import-export tournée vers les Antilles françaises, avec lesquelles il conservera toute sa vie des liens économiques étroits.

Un nom qui réapparaîtra plus tard aux Antilles dans un contexte autrement plus sombre : celui de la nomination du préfet Pierre Bolotte, ancien haut fonctionnaire passé par l’Algérie coloniale et figure associée à la répression sanglante de Massacre de mai 1967 en Guadeloupe.


À la fin de l’année 1941, Jacques Foccart s’associe avec l’un de ses anciens camarades de service militaire, Henri Tournet, pour lancer une importante exploitation forestière à La Forêterie, un lieu-dit situé dans la commune de Rânes. Sur près de soixante hectares, l’entreprise produit principalement du charbon de bois destiné à alimenter les véhicules à gazogène, devenus indispensables dans une France frappée par les pénuries de carburant durant l’Occupation.

L’affaire prospère rapidement. L’entreprise travaille notamment avec Citroën et étend progressivement ses activités grâce à l’achat de nouvelles parcelles forestières. À l’automne 1942, Foccart acquiert une centaine d’hectares supplémentaires ainsi qu’une vaste coupe de bois vendue par le châtelain local Claude Richard, en difficulté financière.

Mais derrière cette réussite économique se cache une réalité plus trouble. Comme de nombreux entrepreneurs de l’époque, Foccart est amené à travailler avec les autorités allemandes qui occupent alors une partie de la France. En 1943, lui et son associé sont soupçonnés d’escroquerie par les nazis. Les deux hommes sont arrêtés puis emprisonnés à Argentan et à Saint-Malo. Ils seront finalement libérés sous caution après une mystérieuse transaction d’un million de francs et la réquisition partielle de leur entreprise.

À cette période, Jacques Foccart commence parallèlement à se rapprocher de la Résistance. Dès la fin de l’année 1942, il entre en contact avec plusieurs réseaux clandestins. En 1943, sous le pseudonyme de « Binot », il monte son propre groupe de résistants. Durant ces années de guerre, il échappe à plusieurs reprises à la mort tandis que nombre de ses compagnons tombent au combat.

Son engagement dans la Résistance lui vaut d’être décoré de la Croix de guerre ainsi que de la Médaille de la Résistance avant même la fin du conflit. Par la suite, il est envoyé à Londres où il rejoint le Bureau central de renseignements et d’action (BCRA), ancêtre des services secrets français modernes. Il y est formé aux techniques de renseignement, d’infiltration et de combat rapproché.

C’est en 1944 qu’il rencontre pour la première fois Charles de Gaulle. Une rencontre décisive. Fasciné par le Général, Foccart lui restera fidèle jusqu’à sa mort.

Après la guerre, il participe à la création du Rassemblement du peuple français (RPF), le grand mouvement gaulliste. Il prend également la tête du Service d’action civique (SAC), considéré comme le bras musclé du gaullisme à une époque où De Gaulle est encore éloigné du pouvoir.

C’est aussi durant cette période que le Général lui confie une mission stratégique : développer les réseaux politiques français en Afrique. À Abidjan, Foccart rencontre alors un homme qui deviendra incontournable : Félix Houphouët-Boigny, futur premier président de la Côte d’Ivoire. Entre les deux hommes naît une relation durable qui jouera un rôle central dans la construction de ce que l’on appellera plus tard la « Françafrique ».

Un terme devenu hautement polémique. Pour ses détracteurs, la Françafrique désigne un système néocolonial fondé sur l’ingérence politique, les réseaux occultes et la défense des intérêts français dans les anciennes colonies africaines et à Madagascar. Pour d’autres, il s’agissait avant tout de maintenir des relations privilégiées entre Paris et ses anciennes possessions.

Lorsque Charles de Gaulle revient au pouvoir en 1958, sa stratégie est claire : accorder l’indépendance aux colonies africaines tout en conservant une forte influence française sur ces nouveaux États, notamment dans le contexte de la Guerre froide et de la lutte contre l’expansion du communisme.

Pour cela, un référendum est organisé dans les colonies françaises d’Afrique. Deux choix sont proposés :

  • accepter l’indépendance tout en restant liés à la France au sein de la Communauté française ;
  • ou refuser ce cadre et choisir une rupture totale avec Paris.

Sous l’influence des réseaux de Foccart, la quasi-totalité des territoires d’Afrique francophone vote en faveur du maintien des liens avec la France. Une seule colonie dit non : la Guinée de Ahmed Sékou Touré. Un choix qui coûtera cher au pays, longtemps isolé et sanctionné par Paris pour avoir revendiqué une indépendance complète.

Pour préserver son « pré carré » africain, la France s’appuyait sur un homme : Jacques Foccart. Sa mission était claire : maintenir l’influence française sur le continent coûte que coûte, y compris par la violence. Pendant des décennies, son nom a été associé aux plus sombres opérations de la FrançAfrique : tentatives de déstabilisation contre la Guinée d’Ahmed Sékou Touré, assassinat de l’opposant camerounais Félix Moumié empoisonné en Suisse, arrivée au pouvoir d’Omar Bongo au Gabon ou encore meurtre à Paris de l’opposant tchadien Outel Bono. Son nom apparaît également dans l’opération « Mar Verde », montée par les services secrets portugais contre le leader indépendantiste cap-verdien Amílcar Cabral.

Sur le continent, « Monsieur Afrique » pouvait compter sur un vaste réseau de chefs d’État alliés à Paris : Léopold Sédar Senghor au Sénégal, Omar Bongo au Gabon, Hassan II au Maroc, Gnassingbé Eyadéma au Togo, Hamani Diori au Niger ou encore Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire. Tous entretenaient des relations privilégiées avec celui qui incarnait l’ombre de la Ve République en Afrique.

Mais au-delà des circuits officiels, Jacques Foccart disposait surtout d’un système parallèle, à la frontière de la légalité républicaine. Lui-même parlait de « circuits courts ». Il plaçait auprès des dirigeants africains des conseillers officieux chargés de faire le lien direct entre Paris et les palais présidentiels africains. À cela s’ajoutaient ses célèbres « barbouzes » : anciens résistants, vétérans des guerres d’Indochine ou d’Algérie, agents de l’ombre envoyés pour protéger les intérêts français, soutenir des régimes alliés ou éliminer ceux qui refusaient l’influence de Paris.

Pour Foccart, seule comptait la mission confiée par le Général de Gaulle. Il ne rendait de comptes qu’à lui. Véritable homme de l’ombre de la République, il traversa plusieurs présidences avant de quitter l’Élysée en 1974 après l’élection de Valéry Giscard d’Estaing. Mais son influence ne disparut jamais totalement. Jacques Chirac le rappela même à ses côtés au début des années 1990 et le décora de la Grand-Croix de la Légion d’honneur en 1995.

Jacques Foccart meurt le 19 mars 1997. Pourtant, avec lui, ce n’est pas la FrançAfrique qui disparaît. Bien au contraire. Son héritage politique, économique et militaire continue encore aujourd’hui d’alimenter les débats sur les relations entre la France et ses anciennes colonies africaines.

Combien de vies cette mécanique du pouvoir a-t-elle brisées ? Des centaines ? Des milliers ? Impossible à chiffrer réellement. Car derrière la raison d’État et la « realpolitik », une réalité demeure : pendant des décennies, les intérêts stratégiques de la France ont souvent primé sur les aspirations des peuples africains à la liberté, à la souveraineté et à la démocratie.

S'inscrire à la newslettre ici !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *