Haïti : des gangs à l’intervention militaire du Salvador, chronique d’un État à bout de souffle

Salvador Haïti image couverture. Photomontage The Link Fwi

Après plusieurs années d’effondrement institutionnel et d’expansion des groupes armés, Haïti voit débarquer des milliers de soldats salvadoriens sous l’impulsion de Nayib Bukele. Présentée comme une opération de sauvetage et de lutte contre les gangs, cette intervention soulève pourtant de nombreuses interrogations sur ses véritables objectifs, son encadrement et le rôle joué par Washington dans cette nouvelle opération militaire au cœur des Caraïbes.

Haïti traverse depuis plusieurs années l’une des crises politiques, sécuritaires et humanitaires les plus graves de son histoire contemporaine. Dans un pays où les institutions peinent à fonctionner, où les autorités ne contrôlent plus une partie importante du territoire et où les groupes armés imposent leur loi à des populations entières, la violence s’est progressivement installée dans le quotidien. L’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, a constitué un tournant majeur dans cette dégradation. Depuis, les gangs ont considérablement renforcé leur emprise, tandis que les différentes tentatives de rétablissement de l’ordre se sont heurtées à des moyens insuffisants et à une crise politique persistante.

C’est dans ce contexte que le président salvadorien Nayib Bukele a décidé de déployer plusieurs milliers de militaires en Haïti. Une opération officiellement destinée à retrouver quatre ressortissants salvadoriens portés disparus après une attaque armée, mais dont l’ampleur dépasse largement le cadre d’une simple mission de recherche. Avec l’aval du gouvernement haïtien et le soutien politique affiché de Donald Trump, cette intervention ouvre un nouveau chapitre dans l’internationalisation de la crise haïtienne.

President Jovenel Moise sits at the Presidential Palace during an interview with AFP in Port-au-Prince, October 22, 2019. – Haitians fed up with poverty and miserable living conditions call him corrupt and incompetent, and want him to resign. But in an interview with AFP President Jovenel Moise is evasive about yielding and offers only vague ideas for making things better for his countrymen. The poorest country in the Americas has been roiled for two months by violent protests that were triggered by fuel shortages.They have now morphed into a broader campaign against the president, who come to power in 2017 in an election that some called fraudulent. (Photo by Valerie Baeriswyl / AFP)

De l’assassinat de Jovenel Moïse à l’effondrement de l’État

Le 7 juillet 2021, Jovenel Moïse est assassiné dans sa résidence privée à Port-au-Prince par un commando armé. Cet événement plonge davantage le pays dans une crise institutionnelle déjà profonde. Le président gouvernait par décret, le Parlement était largement paralysé et les institutions démocratiques étaient fragilisées. Après sa mort, le Premier ministre Ariel Henry prend progressivement les commandes de l’exécutif, sans parvenir à rétablir une légitimité politique largement contestée.

Pendant près de trois ans, le pays s’enfonce dans une transition politique sans véritable sortie de crise. Les négociations entre les différents acteurs politiques peinent à aboutir, les échéances électorales sont repoussées et l’État perd progressivement sa capacité à assurer ses missions fondamentales. La police nationale, sous-équipée et confrontée à des groupes lourdement armés, se retrouve dépassée dans plusieurs zones du territoire.

En mars 2024, une nouvelle flambée de violences accélère encore la dégradation de la situation. Des gangs coordonnent leurs attaques contre des infrastructures stratégiques, notamment des commissariats, des prisons et des installations publiques. Des établissements pénitentiaires sont attaqués, permettant l’évasion de milliers de détenus. Les groupes armés multiplient également les attaques contre les quartiers résidentiels et les axes routiers. Ariel Henry finit par annoncer sa démission, tandis qu’un Conseil présidentiel de transition est mis en place avec le soutien de la communauté internationale.

Mais cette transition ne parvient pas à rétablir durablement l’autorité de l’État. Haïti demeure confronté à une profonde instabilité politique, alors que la population attend toujours des conditions de sécurité permettant le retour à une vie institutionnelle normale et l’organisation d’élections.

Les gangs, des instruments politiques devenus des pouvoirs armés

Contrairement à certaines idées reçues, les gangs haïtiens ne sont pas apparus avec l’assassinat de Jovenel Moïse. Leur histoire est plus ancienne et étroitement liée aux rapports de pouvoir qui ont marqué le pays.

Sous la dictature de François Duvalier, puis celle de son fils Jean-Claude, les Tontons Macoutes ont constitué une milice chargée de protéger le régime et de réprimer ses opposants. Après la chute des Duvalier en 1986, différentes formes de groupes armés se sont développées. À partir des années 1990, certaines organisations criminelles ont notamment été utilisées comme relais politiques, instruments d’intimidation ou moyens de contrôle de quartiers populaires.

Au fil des décennies, les relations entre responsables politiques, acteurs économiques et groupes armés ont contribué à entretenir cette violence. Ces alliances ont parfois permis à des personnalités influentes de mobiliser des hommes armés pour défendre leurs intérêts ou affaiblir leurs adversaires. Mais les groupes criminels ont progressivement gagné en autonomie, développant leurs propres réseaux de financement et leurs ambitions territoriales.

Après 2021, cette dynamique s’accélère. Les gangs étendent leurs activités, multiplient les enlèvements contre rançon, les extorsions, les trafics d’armes et de stupéfiants, tout en prenant le contrôle de routes et de quartiers stratégiques. Des organisations comme 400 Mawozo, le G9 et le G-Pèp, puis la coalition Viv Ansanm, illustrent cette évolution. En 2024, des groupes auparavant rivaux se rapprochent au sein de cette coalition pour coordonner leurs actions contre les autorités de transition.

Parmi les figures les plus connues de cette criminalité organisée figure Wilson Joseph, alias Lanmò Sanjou, chef du gang 400 Mawozo. Son organisation s’est notamment illustrée lors de l’enlèvement de 17 missionnaires américains et canadiens, en octobre 2021, dans la région de Croix-des-Bouquets. Recherché par les autorités américaines, Wilson Joseph fait l’objet d’une récompense pouvant atteindre un million de dollars pour toute information conduisant à son arrestation.

Aujourd’hui, les groupes armés ne se contentent plus de mener des opérations criminelles ponctuelles. Ils contrôlent des territoires, imposent des prélèvements aux habitants et aux commerçants, entravent la circulation des marchandises et perturbent le fonctionnement des services publics. Selon les estimations de Human Rights Watch, ils contrôlent environ 90 % de Port-au-Prince et de sa zone métropolitaine, tout en étendant leur présence à plusieurs départements du pays.

Une population prise au piège de la violence

Derrière les affrontements entre gangs et forces de sécurité, ce sont avant tout les Haïtiens qui paient le prix de cette crise. Les assassinats, les enlèvements, les violences sexuelles, les pillages et les déplacements forcés ont profondément bouleversé la vie quotidienne.

Des familles entières sont contraintes de fuir leur domicile pour échapper aux affrontements. Des écoles ferment, des centres de santé cessent de fonctionner et les organisations humanitaires rencontrent de grandes difficultés pour acheminer leur aide. Les routes étant régulièrement bloquées ou contrôlées par les groupes armés, les déplacements deviennent dangereux et l’approvisionnement de certaines zones est fortement perturbé.

Les conséquences économiques sont tout aussi importantes. Les commerçants sont soumis à des extorsions, les activités sont paralysées dans plusieurs quartiers et les coûts du transport augmentent. Dans un pays déjà marqué par une pauvreté structurelle, l’insécurité accentue les difficultés d’accès à la nourriture, aux soins et à l’éducation.

Les chiffres témoignent de l’ampleur du désastre. Les Nations unies ont recensé plus de 5 700 personnes tuées ou blessées entre janvier et la mi-septembre 2026. Plus de 1,5 million d’Haïtiens ont été contraints de quitter leur domicile. Selon les données humanitaires de l’ONU et de ses agences, plusieurs millions de personnes font également face à une insécurité alimentaire aiguë.

La crise haïtienne ne peut donc pas être réduite à une simple question de maintien de l’ordre. Elle est aussi sociale, économique et institutionnelle. Rétablir la sécurité suppose de permettre à l’État de fonctionner, de restaurer l’accès aux services essentiels et de reconstruire un minimum de confiance entre la population et les institutions.

De la mission kényane à la Force de répression des gangs : une réponse internationale limitée

Face à l’expansion des groupes armés, les autorités haïtiennes ont sollicité l’aide de la communauté internationale. En juin 2024, les premiers policiers kényans arrivent dans le cadre de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), autorisée par les Nations unies et placée sous la direction du Kenya.

Cette mission devait soutenir la police nationale haïtienne dans ses opérations contre les gangs et contribuer à la sécurisation des infrastructures stratégiques. Mais son déploiement reste longtemps inférieur aux ambitions initiales. Les difficultés de financement, le manque d’équipements et les contraintes logistiques limitent ses capacités opérationnelles. Malgré certaines interventions, la mission peine à inverser le rapport de force sur le terrain.

Le Conseil de sécurité décide alors, le 30 septembre 2025, de transformer le dispositif en une Force de répression des gangs (FRG), également désignée sous son appellation anglaise de Gang Suppression Force. Dotée d’un mandat renforcé, elle doit mener des opérations ciblées contre les groupes armés, en coordination avec la police nationale et les forces armées haïtiennes. Son plafond autorisé est fixé à 5 500 personnels en uniforme, auxquels s’ajoutent 50 civils.

La nouvelle force bénéficie du soutien logistique et opérationnel du Bureau d’appui des Nations unies en Haïti (UNSOH), devenu pleinement opérationnel en avril 2026. Son mandat a été prolongé par le Conseil de sécurité jusqu’au 31 mars 2027.

Toutefois, l’autorisation internationale ne signifie pas que les effectifs prévus sont immédiatement disponibles. Le déploiement reste progressif et les moyens engagés demeurent inférieurs au plafond autorisé. Dans ce contexte, les autorités haïtiennes continuent de chercher d’autres formes d’assistance sécuritaire.

Erik Prince et Vectus Global : la place grandissante des acteurs privés

Parallèlement aux dispositifs internationaux, le gouvernement haïtien s’est rapproché de Vectus Global, une société de sécurité privée associée à Erik Prince, fondateur de la société militaire Blackwater.

Cette dernière s’était fait connaître pendant la guerre en Irak, notamment après la mort de civils irakiens tués par ses employés lors du massacre de la place Nisour, à Bagdad, en 2007. Plusieurs anciens employés avaient été condamnés aux États-Unis avant de bénéficier de grâces présidentielles en 2020.

Depuis mars 2025, Vectus Global intervient en Haïti dans le cadre d’opérations menées avec les autorités haïtiennes. Des drones ont notamment été utilisés pour cibler des groupes armés. Ces opérations ont suscité des inquiétudes concernant les victimes civiles et les mécanismes de responsabilité. En juillet 2026, Reuters rapportait que des responsables américains envisageaient de renforcer leurs relations avec la société, tandis que des organisations de défense des droits humains alertaient sur les morts civiles liées aux frappes de drones.

Le rôle d’Erik Prince dépasse par ailleurs la seule dimension militaire. Dans un entretien accordé à Reuters en août 2025, l’homme d’affaires évoquait un accord de dix ans avec Haïti, comprenant notamment un projet de participation à la restauration du système de collecte des taxes sur les marchandises entrant dans le pays depuis la République dominicaine, une fois la sécurité rétablie.

Cette perspective soulève une question importante : jusqu’où peut aller l’intervention d’une entreprise privée dans les fonctions régaliennes d’un État déjà fragilisé ? La sécurité, la gestion des frontières et la collecte des recettes publiques relèvent normalement de responsabilités fondamentales des institutions nationales. Leur prise en charge, même partielle, par des acteurs privés étrangers pose donc des questions de souveraineté, de contrôle démocratique et de transparence.

Nayib Bukele : exporter la guerre contre les gangs

C’est dans ce paysage sécuritaire fragmenté que s’inscrit l’intervention du Salvador. Depuis son arrivée au pouvoir en 2019, Nayib Bukele a construit une grande partie de sa popularité sur sa politique de lutte contre les gangs, notamment contre la Mara Salvatrucha (MS-13) et Barrio 18.

Après une flambée de violences en mars 2022, son gouvernement instaure un état d’exception qui suspend certaines garanties constitutionnelles et facilite les arrestations massives. La politique menée par son administration est associée à une baisse spectaculaire des homicides officiellement enregistrés. Le Salvador, longtemps considéré comme l’un des pays les plus violents de la région, affiche depuis des niveaux de criminalité homicide nettement inférieurs.

Mais cette stratégie fait également l’objet de nombreuses critiques. Des organisations de défense des droits humains documentent des détentions arbitraires, des disparitions forcées, des actes de torture et des violations du droit à un procès équitable. Plus de 90 000 personnes ont été arrêtées dans le cadre de l’état d’exception, dont des milliers de mineurs, selon Human Rights Watch. Le gouvernement de Bukele défend cette politique au nom de la sécurité, tandis que ses détracteurs dénoncent le coût humain et institutionnel de cette répression.

Le président salvadorien entend désormais projeter cette image de fermeté au-delà de ses frontières. En Haïti, il présente son intervention comme une contribution à la lutte contre les gangs et une manière de soutenir une population victime de violences depuis des années. Mais le contexte haïtien est très différent de celui du Salvador : les institutions sont profondément affaiblies, le système judiciaire est paralysé, les prisons sont surpeuplées et les groupes armés sont implantés au cœur même des zones habitées. Une stratégie fondée sur les arrestations massives et la puissance militaire ne peut donc pas être transposée mécaniquement d’un pays à l’autre.

PHOTO PATRICE NOEL, REUTERS
Des soldats salvadoriens regagnent leur base après une patrouille à Port-au-Prince, en Haïti.

Quatre ressortissants disparus et des milliers de soldats salvadoriens

Le 18 octobre 2026, quatre techniciens salvadoriens spécialisés dans l’aéronautique disparaissent après une attaque armée à Santo, dans la commune de Croix-des-Bouquets, en périphérie de Port-au-Prince. Ils appartenaient au contingent salvadorien déjà présent en Haïti dans le cadre de la FRG. Leur mission consistait notamment à apporter un soutien technique et à participer aux évacuations médicales.

Leur disparition déclenche une réaction de Nayib Bukele. Le 21 octobre, le président menace les groupes armés de représailles s’ils ne libèrent pas ses quatre compatriotes vivants. Quelques jours plus tard, le Salvador annonce l’envoi de renforts militaires. Le 28 octobre, jusqu’à 2 000 soldats supplémentaires sont annoncés, et les informations relayées par Reuters évoquent un déploiement pouvant atteindre 2 500 hommes.

Bukele présente cette opération comme une mission de sauvetage et affirme que son pays prend en charge 90 % de ses coûts. Il assure également que les militaires quitteront Haïti une fois leur mission terminée. Pourtant, l’ampleur des renforts interroge. Déployer plusieurs milliers de soldats pour retrouver quatre techniciens disparus suscite des questions sur les objectifs réels et la durée de l’opération.

Une distinction essentielle doit être faite : si le Salvador participe déjà à la FRG, la majorité des nouveaux militaires ne seraient pas intégrés au dispositif placé sous le cadre international soutenu par l’ONU. Ils opèrent parallèlement à cette force, dans le cadre d’un accord bilatéral avec les autorités haïtiennes. Le porte-parole des Nations unies, Stéphane Dujarric, a rappelé que l’organisation ne supervisait pas cette nouvelle mobilisation et que la réception de communications provenant de responsables de groupes armés ne signifiait ni reconnaissance ni approbation.

Le 31 octobre, Donald Trump confirme avoir échangé avec Nayib Bukele au sujet de cette opération. Interrogé par Fox News, il affirme avoir dit à son homologue : « Vous dirigez votre pays. Vous devez faire ce que vous avez à faire. » Bukele confirme publiquement cet échange. Cette déclaration intervient après un appel téléphonique du 27 octobre, révélé par le média américain Axios, au cours duquel le président salvadorien aurait cherché à s’assurer que Washington ne s’opposerait pas au renforcement de sa présence militaire en Haïti.

Dans le même temps, des sources citées par Axios évoquent la possibilité de doubler, voire de tripler les effectifs salvadoriens. Aucune décision officielle confirmant une telle augmentation n’a toutefois été rendue publique. Le sort des quatre techniciens reste également incertain. Malgré les déclarations de responsables évoquant leur possible décès, les autorités n’ont pas confirmé leur mort et ils demeurent portés disparus.

Nayib Bukele et Donald Trump dans le bureau Ovale de la Maison Blanche. AP

Une intervention aux contours encore flous

L’arrivée des renforts salvadoriens ajoute un nouvel acteur à une situation où plusieurs forces interviennent déjà avec des mandats, des chaînes de commandement et des règles d’engagement distincts. Police haïtienne, armée nationale, FRG, contingent salvadorien et dispositif associé à Vectus Global se retrouvent sur un même territoire, sans qu’un plan opérationnel commun clairement établi soit rendu public.

Cette fragmentation inquiète plusieurs spécialistes de la situation haïtienne. Elle pose des questions très concrètes : qui donne les ordres aux militaires salvadoriens ? Sous quelles règles peuvent-ils utiliser la force ? Qui enquête en cas de bavure ou de victime civile ? Et combien de temps resteront-ils dans le pays ?

La question est d’autant plus importante que les opérations se déroulent dans des zones urbaines où les groupes armés sont mêlés à la population. Les habitants risquent ainsi de se retrouver pris entre les gangs et les forces intervenantes. Dans un pays marqué par une longue histoire d’interventions étrangères, la protection des civils et le respect de la souveraineté haïtienne ne peuvent être relégués au second plan.

L’affaire prend une dimension supplémentaire lorsque Wilson Joseph, chef du gang 400 Mawozo, adresse un courrier au secrétaire général des Nations unies, António Guterres, pour demander une médiation. Dans cette lettre datée du 1er novembre 2026, il affirme vouloir ouvrir un dialogue avec les forces internationales et exprime ses craintes quant aux conséquences du déploiement salvadorien sur les civils.

Cette démarche ne saurait faire oublier les accusations graves qui pèsent sur lui et son organisation. Elle ne signifie pas davantage que l’ONU reconnaît le chef de gang comme un interlocuteur légitime. Mais elle illustre la complexité de la situation : tandis que les autorités et les forces étrangères cherchent à reprendre le contrôle du territoire, certains chefs de gangs tentent aussi d’utiliser le contexte diplomatique pour peser sur les événements.

Haïti : militaire de la délégation d’El Salvador. · ©Odelyn Joseph / AP

Washington derrière Bukele : une intervention par procuration ?

Au-delà de la justification officielle avancée par Nayib Bukele, l’intervention salvadorienne pose une question géopolitique majeure : le Salvador agit-il uniquement pour retrouver ses ressortissants et soutenir Haïti, ou devient-il également un instrument de la stratégie américaine dans la région ?

Plusieurs éléments méritent d’être mis en perspective. D’abord, la relation entre Donald Trump et Nayib Bukele s’est considérablement rapprochée. Le président salvadorien a notamment accepté d’accueillir dans les prisons de son pays des migrants expulsés des États-Unis, dont certains ont été détenus au sein du centre de haute sécurité CECOT. Cette coopération a renforcé les liens entre les deux administrations.

Ensuite, selon les informations publiées par Axios, Bukele aurait proposé à l’administration Trump de laisser le Salvador prendre en charge la pacification d’Haïti en tant que force agissant pour le compte des intérêts américains. Le média rapporte toutefois que le secrétaire d’État Marco Rubio aurait préféré éviter que Washington s’engage directement dans cette initiative. Axios évoque également une demande salvadorienne de matériel militaire américain, notamment des drones et des avions de transport, qui aurait été officiellement refusée. Reuters a néanmoins rapporté que des avions C-130 du Pentagone avaient contribué au déploiement des troupes, un élément qui témoigne au minimum d’une forme d’appui logistique américain.

Le soutien politique de Donald Trump, les liens entre les deux dirigeants et les intérêts sécuritaires américains dans les Caraïbes alimentent donc les interrogations. Washington cherche depuis plusieurs années à limiter les conséquences régionales de l’instabilité haïtienne, qu’il s’agisse des migrations, des trafics ou de la présence de réseaux criminels. La perspective d’un retour forcé de ressortissants haïtiens depuis les États-Unis donne également une dimension supplémentaire à cette question : la sécurité sur le terrain est-elle aussi envisagée comme une condition permettant de justifier une politique migratoire plus restrictive ?

Il serait toutefois prématuré d’affirmer que les soldats salvadoriens sont directement commandés par les États-Unis ou que l’opération relève officiellement d’une mission américaine par procuration. Les éléments disponibles ne permettent pas de l’établir. Mais ils invitent à examiner de près les intérêts convergents entre Washington, Nayib Bukele et les acteurs privés de la sécurité présents en Haïti, à commencer par Erik Prince et Vectus Global.

Au fond, le risque est celui d’une nouvelle intervention étrangère dont les objectifs dépasseraient progressivement la seule lutte contre les gangs. Derrière les discours sur le rétablissement de l’ordre, la protection des populations et le retour de la stabilité, quels intérêts politiques, économiques et stratégiques sont réellement poursuivis ? Qui contrôlera les opérations, qui en assumera les conséquences et qui décidera du moment où les forces étrangères devront partir ?

Haïti a déjà connu de nombreuses interventions internationales, sans que celles-ci aient permis de résoudre durablement ses crises institutionnelles et sécuritaires. Aujourd’hui, alors que le pays voit se multiplier les acteurs armés étrangers et privés, une question demeure : le Salvador vient-il réellement aider Haïti à retrouver sa souveraineté, ou assiste-t-on à l’installation d’un nouveau dispositif sécuritaire dans lequel Nayib Bukele pourrait servir de relais aux intérêts de Washington dans la région ?

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