Naïma Moutchou en Guadeloupe : une visite ministérielle sous tension

Naïma Moutchou en Guadeloupe : une visite ministérielle sous tension. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

48 heures : c’est le temps qu’aura passé Naïma Moutchou, ministre des Outre-mer, en Guadeloupe. Une visite particulièrement attendue par les acteurs politiques et économiques de l’archipel, confronté à des crises persistantes qui peinent à trouver des réponses. Accès à l’eau, chômage, situation des lycées, vie chère… Autant de dossiers récurrents qui ne pourront trouver de solutions en seulement deux jours de déplacement ministériel. Reste désormais à savoir si cette visite permettra de faire avancer concrètement ces dossiers.

Depuis plus de trois semaines, la Guadeloupe vit au rythme des barrages érigés par le collectif NLP (Nou Las Palé). À sa tête, on retrouve des figures issues d’horizons différents : des acteurs majeurs du monde économique, à l’image de José Gadarkhan, des associations culturelles comme Akiyo, mais également des personnalités bien connues des mouvements sociaux, parmi lesquelles Ludovic Tolassy (anciennement Moun Gwadloup), Hubert Quiaba (LCDM) ou encore Éric Coriolan (Sentinelles Guadeloupe). Une mobilisation qui a réussi à fédérer plusieurs entrepreneurs et citoyens autour d’un mécontentement grandissant face aux conditions de vie dans l’archipel.

Chômage, départ de la jeunesse, précarité, difficultés d’accès à l’eau, problèmes d’assainissement et insécurité : autant de problématiques structurelles qui alimentent le malaise social et nourrissent les revendications d’une partie de la population.

Au début du mois d’octobre, ce qui s’apparentait initialement à de nouvelles mobilisations sociales pacifiques a progressivement dégénéré en un affrontement durable avec les forces de l’ordre. La situation a connu un pic de violence dans la nuit du 17 au 18 octobre. Une nuit particulièrement chaotique durant laquelle l’agglomération pointoise, notamment Pointe-à-Pitre, Les Abymes, Baie-Mahault et Le Gosier, a été le théâtre de scènes de grande violence. Barricades enflammées, commerces pillés, tirs contre les forces de l’ordre et fusillades signalées aux Abymes et au Gosier : les événements de cette nuit ont profondément marqué le territoire. À Pointe-à-Pitre, les stigmates de ces violences restent encore visibles.

Guadeloupe : une nuit de violences, des commerces pillés et trois policiers blessés par balles – The Link Fwi

Depuis, la Guadeloupe continentale tourne au ralenti. Les barrages se succèdent, tandis que les membres du collectif Nou Las Palé entretiennent un véritable jeu du chat et de la souris avec les forces de l’ordre, régulièrement mobilisées pour rétablir la circulation.

C’est donc dans un contexte social particulièrement tendu que Naïma Moutchou, ministre des Outre-mer, a effectué son déplacement en Guadeloupe, au pas de charge et avec plusieurs dossiers sensibles sur la table.

Naïma Moutchou en Guadeloupe : une visite ministérielle sous tension. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

Arrivée en Guadeloupe mercredi soir, Naïma Moutchou aura consacré près de 48 heures à une visite officielle particulièrement attendue, dans un archipel traversé par une crise sociale et économique persistante. Du 4 au 6 novembre, la ministre des Outre-mer a multiplié les rencontres avec les élus, les représentants du monde économique, les acteurs de terrain et les forces de l’ordre. Un déplacement dense, au cours duquel plusieurs dossiers majeurs ont été abordés : accès à l’eau, insécurité, vie chère, difficultés des entreprises et revendications du collectif Nou Las Palé. Mais au-delà des échanges, quelles réponses concrètes l’État entend-il apporter ?

Face aux élus et aux acteurs économiques, la promesse de résultats

C’est dans un contexte social particulièrement tendu que Naïma Moutchou a entamé son programme de rencontres. Depuis plusieurs semaines, la mobilisation du collectif Nou Las Palé (NLP) se traduit notamment par des barrages routiers et des perturbations de l’activité économique. Les violences survenues dans la nuit du 17 au 18 octobre ont également laissé des traces dans l’agglomération pointoise, tandis que les revendications autour de l’eau, de la précarité, du chômage et de l’insécurité continuent d’alimenter le mécontentement.

Jeudi 5 novembre, pour sa deuxième journée sur le territoire, la ministre a rencontré les principaux responsables politiques de l’archipel, notamment le président du Conseil départemental, Guy Losbar, et celui du Conseil régional, Ary Chalus. Elle a également participé à la 30e conférence des présidents des Régions ultrapériphériques (RUP) de l’Union européenne, organisée en Guadeloupe.

À Pointe-à-Pitre, sa venue à l’hôtel de ville s’est déroulée sous tension. Des membres du collectif Nou Las Palé étaient présents devant la mairie, alors que la ministre devait rencontrer le maire Harry Durimel. Ce dernier a demandé à Naïma Moutchou de prendre le temps d’écouter les revendications du collectif, mais également les commerçants dont les établissements ont été pillés lors des récentes mobilisations. La ministre a accepté le principe d’un échange avec les représentants du mouvement, qui sera finalement organisé le lendemain avec une partie de son cabinet.

Au cours de cette rencontre, elle a également échangé avec des commerçants sinistrés. Elle leur a rappelé l’existence de dispositifs d’accompagnement mis en place par l’État, en lien avec le ministre chargé des Petites et Moyennes Entreprises, Serge Papin. Elle a demandé au préfet de maintenir un contact étroit avec les professionnels concernés, tout en indiquant que les dispositifs pourraient être adaptés si nécessaire.

Face aux attentes, la ministre a voulu afficher une ligne directrice : « Je suis là pour les résultats : les diagnostics, on les connaît tous. » Une déclaration qui résume le message qu’elle a souhaité faire passer au cours de cette visite, alors que les acteurs locaux attendent désormais des réponses aux difficultés structurelles de l’archipel.

Naïma Moutchou en Guadeloupe : une visite ministérielle sous tension. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

L’eau, un dossier toujours aussi sensible

Parmi les sujets incontournables de ce déplacement figurait évidemment celui de l’eau potable. Après plusieurs années de pénuries, de coupures et de problèmes de qualité, la situation reste une source de colère pour une partie importante de la population.

Jeudi après-midi, Naïma Moutchou s’est rendue à l’usine de production d’eau de Deshauteurs, à Sainte-Anne. Elle y a échangé à huis clos avec des représentants des usagers de l’eau afin de mieux comprendre les difficultés rencontrées sur le terrain et les raisons pour lesquelles les investissements engagés ne produisent pas encore les résultats attendus.

La ministre a reconnu la lassitude des Guadeloupéens, tout en refusant de s’avancer sur des engagements qu’elle ne serait pas certaine de pouvoir tenir. « Je ne ferai pas de promesse que je ne pourrai pas tenir », a-t-elle notamment déclaré lors de son bilan télévisé du vendredi 6 novembre.

Elle privilégie une nouvelle méthode de travail avec les collectivités, les services de l’État et les acteurs locaux. L’objectif affiché est de parvenir à davantage de transparence, avec un calendrier et des responsabilités mieux définis. Reste à savoir comment cette méthode se traduira concrètement sur un dossier qui attend des réponses depuis de nombreuses années.

Naïma Moutchou en Guadeloupe : une visite ministérielle sous tension. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

Une immersion nocturne dans les quartiers marqués par la violence

La question de la sécurité a également occupé une place importante dans le programme ministériel. Jeudi soir, aux alentours de 22 heures, Naïma Moutchou a participé à une patrouille nocturne de la police nationale dans deux quartiers de l’agglomération pointoise : Cour Zamia, à Pointe-à-Pitre, et Cour Monbruno, dans le secteur de Vieux-Bourg aux Abymes.

Accompagnée du préfet Thierry Devimeux et de policiers, dont des membres d’une unité cynophile, la ministre a pu observer les conditions d’intervention des forces de l’ordre dans des secteurs particulièrement touchés par les violences. Cette visite intervient dans un contexte marqué par plusieurs faits criminels, dont la mort d’un adolescent de 15 ans à Cour Zamia, le 31 octobre dernier.

Au cours de cette patrouille, les policiers ont fait état de leurs difficultés quotidiennes : circulation accrue des armes à feu, violences contre les forces de l’ordre, manque d’effectifs et de moyens matériels. Ils ont notamment sollicité des renforts et des équipements adaptés pour intervenir dans certains quartiers.

La ministre a également pu échanger avec des habitants et des acteurs locaux, confrontés à une réalité qui ne se résume pas aux opérations de police. La question de l’accompagnement des jeunes, du manque de perspectives et de la présence des trafics a notamment été évoquée.

Naïma Moutchou a rappelé que la sécurité constituait une mission régalienne de l’État. Elle a également mis en avant l’envoi de 28 policiers en renfort en Guadeloupe, dont 20 venus de Guyane et huit de Saint-Martin, dans le cadre de la coopération entre territoires ultramarins. Des moyens supplémentaires et des équipements sont annoncés, tandis que la coopération avec les pays voisins est présentée comme un levier dans la lutte contre les trafics de stupéfiants.

Naïma Moutchou en Guadeloupe : une visite ministérielle sous tension. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

À Deshaies, une parenthèse consacrée au tourisme et aux savoir-faire locaux

Vendredi 6 novembre, pour la dernière journée de son déplacement, la ministre a poursuivi son programme à Deshaies. Cette étape, d’environ deux heures, était consacrée aux secteurs du tourisme, de l’agriculture et de la culture.

Au Jardin botanique, Naïma Moutchou a participé à une séance de travail à huis clos avec des professionnels du tourisme. Elle a ensuite rejoint le bourg, où elle a notamment visité la mairie, le poste de police rendu célèbre par la série Meurtres au Paradis, ainsi que la galerie d’art Convoyeurs de couleurs.

À l’office de tourisme, des représentants du monde agricole lui ont remis un panier de produits locaux, mettant en valeur plusieurs productions guadeloupéennes, dont la vanille de Sainte-Rose, le cacao de Pointe-Noire et le rhum.

Le maire de Deshaies, Alphonse Guillaume, a profité de cette rencontre pour présenter la dynamique touristique de sa commune, évoquant notamment l’arrivée prochaine d’une quarantaine de bateaux de croisière et le rôle des hébergeurs dans l’attractivité de la destination. La ministre a quitté la commune sans faire de déclaration à la presse.

Naïma Moutchou en Guadeloupe : une visite ministérielle sous tension. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

Les entreprises et l’économie au cœur des préoccupations

Au fil de ses rencontres, Naïma Moutchou a également été interpellée sur les conséquences de la crise sociale pour les entreprises guadeloupéennes. Les barrages routiers perturbent les déplacements et freinent l’activité, notamment dans la zone industrielle et commerciale de Jarry, à Baie-Mahault.

À ces difficultés s’ajoute le problème des gravats amiantés qui entravent l’un des principaux accès à la zone. Interrogée par Patrick Vial-Collet, président de la Chambre de commerce et d’industrie des Îles de Guadeloupe, sur la date de libération de la chaussée, la ministre a répondu que cela devrait intervenir « dans les jours à venir ».

Jeudi, lors de son passage au marché aux épices de Pointe-à-Pitre, elle avait également insisté sur la nécessité de construire une véritable vision économique pour la Guadeloupe. Elle a annoncé la mise en place d’un fonds à impact destiné à soutenir des projets locaux, favoriser les recrutements et développer les chaînes de valeur sur le territoire.

La ministre a par ailleurs rappelé l’importance des décisions prises à l’échelle européenne pour l’avenir des territoires ultramarins. À l’occasion de la conférence des RUP, elle a indiqué vouloir porter à Bruxelles les attentes des régions françaises ultrapériphériques, notamment en matière de budget, d’agriculture, de pêche et d’autonomie stratégique. Selon elle, l’Union européenne doit davantage tenir compte des spécificités de ces territoires et leur donner les moyens de développer leur potentiel.

Naïma Moutchou en Guadeloupe : une visite ministérielle sous tension. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

Nou Las Palé reçu par le cabinet de la ministre

Autre séquence attendue de cette visite : la rencontre avec le collectif Nou Las Palé. Après un premier échange informel jeudi à Pointe-à-Pitre, Naïma Moutchou avait promis de recevoir ses représentants. Une promesse tenue vendredi, avec une rencontre organisée entre des membres du collectif et une partie de son cabinet.

La ministre a reconnu la légitimité des attentes exprimées par les manifestants, tout en marquant clairement son opposition aux méthodes employées lorsque la mobilisation donne lieu à des violences, des pillages ou des blocages.

Cette rencontre constituait un premier espace de dialogue entre le mouvement et les représentants de l’État. Le porte-parole du collectif, Ludovic Tolassy, avait néanmoins insisté sur la nécessité de voir les paroles ministérielles suivies d’effets.

Naïma Moutchou en Guadeloupe : une visite ministérielle sous tension. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

Des annonces, mais encore beaucoup d’attentes

Avant de quitter l’archipel, Naïma Moutchou a dressé un premier bilan de son déplacement lors d’une interview accordée à Julien Babel dans le journal télévisé Guadeloupe Soir, vendredi 6 novembre. Elle y est revenue sur les principaux dossiers abordés durant ces trois jours, de la crise sociale à l’eau potable, en passant par la sécurité et les difficultés économiques.

Au terme de cette visite, la ministre aura multiplié les échanges et affiché sa volonté de travailler avec les élus, les acteurs économiques et les représentants de la société civile. Elle a également formulé plusieurs engagements : accompagner les commerçants sinistrés, améliorer la méthode de travail sur le dossier de l’eau, renforcer les moyens de sécurité et défendre les intérêts des RUP françaises auprès des institutions européennes.

Mais dans un territoire où les mêmes difficultés reviennent depuis des années, les déclarations et les annonces ne suffisent plus à convaincre. La question demeure donc entière : quelle traduction concrète ces engagements auront-ils sur le terrain ?

Car si les 48 heures de Naïma Moutchou en Guadeloupe ont permis de multiplier les rencontres, elles n’ont évidemment pas suffi à résoudre les crises qui traversent l’archipel. Pour les Guadeloupéens, l’attente porte désormais sur les actes, les échéances et les résultats.

Naïma Moutchou en Guadeloupe : une visite ministérielle sous tension. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

La visite ministérielle a également été marquée par une séquence symbolique autour du nautisme et du rayonnement de la Guadeloupe. Naïma Moutchou était accompagnée de Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe, pour l’inauguration du village de la Route du Rhum. La présence de ce dernier en Guadeloupe s’inscrit dans le cadre de la 30e conférence des présidents des Régions ultrapériphériques (RUP) de l’Union européenne, organisée actuellement dans l’archipel. Cette rencontre réunit les représentants de ces territoires autour de leurs enjeux communs et de leur place au sein de l’Union européenne. L’occasion pour les deux membres du gouvernement de mettre en avant les liens entre les territoires ultramarins, l’Europe et les grands événements contribuant à leur attractivité.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *