Il y a 81 ans prenait fin la guerre la plus meurtrière de l’histoire contemporaine. Aux quatre coins du monde, des millions d’hommes et de femmes venus de tous horizons ont participé à des combats d’une violence inouïe. Américains, Britanniques, Canadiens, Australiens, Néo-Zélandais, Polonais, Grecs, Français ou encore soldats issus des anciens empires coloniaux britanniques, français, néerlandais ou belges : tous ont contribué à la défaite du nazisme. Parmi eux figuraient aussi de jeunes Guadeloupéens, Martiniquais et Guyanais, souvent à peine sortis de l’adolescence. Au péril de leur vie, ils bravèrent la répression du régime de Vichy, traversèrent clandestinement la mer des Caraïbes puis les océans pour rejoindre les Forces françaises libres et participer à la libération de la « mère patrie ». Pourtant, une fois la guerre terminée, leurs actes héroïques sombrèrent longtemps dans l’oubli. Retour sur ce pan méconnu de notre histoire commune.
Le 8 Mai demeure une date majeure pour la plupart des pays européens. Elle marque la fin de la , le conflit le plus meurtrier de l’histoire contemporaine. À l’image de la Grande Guerre de 1914-1918, cette seconde guerre mondiale fut, comme son nom l’indique, véritablement planétaire. Pendant six années, des millions d’hommes et de femmes affrontèrent les puissances de l’Axe — l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et le Japon impérial — sur des théâtres d’opérations répartis aux quatre coins du globe.
Des dunes du Sahara en Afrique du Nord aux montagnes d’Italie, de la Sicile à la Corse, des Balkans aux plaines glacées de Stalingrad et aux portes de Moscou, jusqu’aux immensités du Pacifique et du nord de l’Europe, les combats faisaient rage sur terre, en mer et dans les airs, au prix de pertes humaines effroyables.
Ils combattaient sous les drapeaux de l’Armée rouge soviétique, des armées britannique et américaine, des Forces françaises libres, mais aussi dans les rangs polonais, yougoslaves, grecs, norvégiens, finlandais, brésiliens ou chinois. Beaucoup provenaient également de l’immense réservoir colonial des empires britannique et français. Des soldats venus d’Afrique, des Indes, d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Indochine ou encore du Canada rejoignirent les Alliés derrière des figures devenues historiques comme Winston Churchill, Franklin D. Roosevelt, Chiang Kai-shek ou encore le général Charles de Gaulle.
En France, l’appel du 18 Juin 1940 lancé depuis Londres par le général de Gaulle fit de lui la grande figure de la Résistance face à l’occupation nazie et au régime collaborationniste de Vichy. Animés par un profond désir de justice, de liberté et de paix, ces combattants — souvent à peine sortis de l’adolescence — quittèrent leurs familles pour aller se battre à des milliers de kilomètres de leur terre natale, au péril de leur vie.
Parmi ces millions de soldats figuraient aussi des résistants originaires des premières colonies françaises : les Antilles et la Guyane. Guadeloupéens, Martiniquais et Guyanais ont eux aussi joué un rôle important dans la lutte contre le totalitarisme nazi. Pourtant, comme leurs camarades algériens, marocains, tunisiens ou africains, leur engagement a longtemps été relégué au second plan. Bien qu’ils aient participé à la libération de la France, leur contribution fut minimisée, parfois même effacée du récit national français.

Au commencement, il y avait le Régime de Vichy…
Comme dans l’Hexagone, l’histoire de la résistance antillo-guyanaise débute dès les premiers jours du régime de Vichy dirigé par le maréchal Philippe Pétain, ancien héros de la Grande Guerre de 1914-1918. À la suite de la débâcle militaire de 1940 face à l’Allemagne nazie, celui-ci signe l’armistice avec Adolf Hitler, chancelier du Reich.
Mais cet armistice dépasse largement le cadre d’une simple reddition militaire. Il marque le début d’une politique de collaboration et de soumission à l’Allemagne nazie, entraînant la partition du territoire français en deux zones : une zone occupée, placée sous le contrôle direct de la Wehrmacht allemande, et une zone dite « libre », administrée par le gouvernement de Vichy dirigé par Philippe Pétain, avec le soutien de Pierre Laval. Le 10 juillet 1940, Pétain obtient les pleins pouvoirs et met progressivement fin aux acquis démocratiques de la République française.
Son programme politique, baptisé « Révolution nationale », repose sur la devise « Travail, Famille, Patrie », directement inspirée des idéologies autoritaires et fascistes qui se développent alors en Europe sous l’influence de l’Allemagne nazie. Pour imposer cette politique, le régime de Vichy s’appuie sur les forces de police, les services de renseignement et collabore étroitement avec la Gestapo allemande. Le gouvernement pétainiste met également en place une politique antisémite visant aussi bien les Juifs français que les étrangers, participant ainsi à la répression et aux persécutions orchestrées par le régime nazi.

Dès l’annonce de la cessation des combats par les autorités françaises, le général Charles de Gaulle, alors encore relativement méconnu dans la hiérarchie militaire française, refuse la capitulation. Le 17 juin 1940, il quitte la France pour rejoindre London. Depuis la capitale britannique, il entreprend d’organiser la Résistance en rassemblant d’abord des militaires décidés à poursuivre le combat, puis des civils refusant la soumission à l’occupation nazie.
Le 18 juin 1940, sur les ondes de la BBC, à travers ce qui deviendra le célèbre « Appel du 18 Juin », il invite les soldats, ingénieurs et ouvriers spécialisés français à « se mettre en rapport » avec lui afin de continuer la guerre aux côtés des Alliés. Peu entendu en direct à l’époque, ce discours sera néanmoins relayé clandestinement dans les jours suivants. Il est aujourd’hui considéré comme l’acte fondateur de la Résistance française, qui s’organisera aussi bien depuis Londres que dans la clandestinité sur le territoire français et jusque dans les colonies de l’Empire.

En effet, à des milliers de kilomètres de la métropole française, plusieurs colonies d’Afrique se rallient rapidement au général Charles de Gaulle sous l’impulsion du charismatique gouverneur Félix Éboué. Les Antilles françaises et la French Guiana, parmi les plus anciennes colonies de l’Empire, ne sont pas épargnées par les bouleversements de cette période.
Bien qu’éloignés des champs de bataille européens, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane passent rapidement sous le contrôle du régime de Vichy dès les premières semaines suivant la défaite française de 1940. Il faut dire que ces territoires occupent une position stratégique majeure dans la Caraïbe. La Martinique et la Guadeloupe se situent à proximité des États-Unis et sont entourées d’îles anglophones alors sous domination britannique, comme Dominica, Montserrat, Saint Lucia ou encore Antigua and Barbuda. Une éventuelle intervention britannique ou américaine était donc sérieusement envisagée, notamment parce que les Alliés craignaient une extension du conflit dans la région caribéenne, aux portes du continent américain.
Pour le régime de Philippe Pétain, il était essentiel de conserver un contrôle absolu sur ces vieilles colonies et de contenir les aspirations à la liberté qui gagnaient une partie de la population. Le puissant mouvement communiste, déjà bien implanté dans les milieux populaires, ouvriers et agricoles, inquiétait particulièrement les autorités de Vichy.
C’est dans ce contexte qu’en juin 1940, les Antilles françaises deviennent un important point d’appui de la Marine nationale française. Un important contingent militaire y est envoyé afin d’empêcher toute tentative de ralliement à la France libre ou toute prise de contrôle étrangère. Plusieurs navires majeurs de la flotte française arrivent alors dans les eaux antillaises, parmi lesquels le porte-avions Béarn, le croiseur Émile Bertin ou encore le croiseur auxiliaire Barfleur. L’Émile Bertin transporte dans ses cales près de 300 tonnes d’or de la Banque de France, mises à l’abri loin de l’Europe en guerre.
Au total, près de 5 000 marins stationnent alors en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane afin de maintenir l’ordre colonial et garantir la fidélité des territoires au régime de Vichy. Pour renforcer cette autorité, Vichy nomme l’amiral Georges Robert haut-commissaire de France aux Antilles et en Guyane, lui accordant des pouvoirs considérables sur l’ensemble des territoires.
… Puis vint la Dissidence, ou la résistance tropicale
Installé à Fort-de-France, l’amiral Georges Robert, ultraconservateur convaincu et fidèle au régime de Vichy, dirige les Antilles et la Guyane d’une main de fer. Il est épaulé par plusieurs hauts responsables coloniaux, parmi lesquels le gouverneur Yves Nicol en Martinique et Constant Sorin en Guadeloupe.
Comme dans l’Hexagone, le programme de la « Révolution nationale » est appliqué dans les colonies françaises d’Amérique. Embrigadement de la jeunesse, propagande pétainiste, culte de la personnalité autour du maréchal Philippe Pétain, cérémonies patriotiques et chants à la gloire du régime rythment désormais la vie publique. Le pouvoir de l’amiral Robert repose sur un solide appareil répressif composé des forces de police, de la gendarmerie et des services de renseignement locaux, chargés de traquer toute forme d’opposition politique. Il bénéficie également du soutien d’une partie des grands planteurs issus de la caste béké, attachés au maintien de l’ordre colonial et social.
Très rapidement, la société antillaise est placée sous surveillance. La presse est contrôlée, les libertés publiques restreintes et une partie de la classe politique locale révoquée. Dès juin 1940, plusieurs conseillers généraux de Guadeloupe et de Martinique refusent pourtant l’abandon des combats et la signature de l’armistice avec l’Allemagne nazie. S’appuyant sur l’article 1 de la loi du 15 février 1872, ils demandent à l’amiral Robert et aux gouverneurs que les pouvoirs soient transférés localement afin de poursuivre la guerre aux côtés des Alliés.
Cette contestation est violemment réprimée. Plusieurs élus et opposants sont arrêtés, soumis à des interrogatoires brutaux puis déportés au bagne de French Guiana ou emprisonnés dans les cales du croiseur-école Jeanne d’Arc. Face à cette répression, une partie de la population entre progressivement dans la clandestinité. C’est dans ce climat de peur, de privations et de contrôle autoritaire que naît ce que l’histoire appellera plus tard : la Dissidence, véritable forme de résistance tropicale au régime de Vichy et à l’occupation nazie.

Encore aujourd’hui, les Antillais — jeunes comme anciens — évoquent cette période comme l’un des souvenirs les plus douloureux de leur histoire collective, au point que beaucoup de ceux qui l’ont vécue ont longtemps préféré garder le silence. Oui, « lavi an tan Sorin » (« la vie au temps du gouverneur Sorin ») ou « lavi an tan Robè » (« la vie au temps de l’amiral Robert ») furent des périodes particulièrement éprouvantes.
La population vivait alors dans une économie d’autosuffisance forcée. À la censure politique s’ajoutait un strict rationnement des denrées de première nécessité, obligeant les habitants à redoubler d’ingéniosité pour survivre et produire eux-mêmes ce dont ils avaient besoin au quotidien. Beaucoup craignaient un retour à une société autoritaire, patriarcale, raciste et profondément inégalitaire, rappelant les heures sombres du passé colonial et esclavagiste. Certains redoutaient même une remise en cause de leur statut de citoyens français, comme cela avait été le cas après le rétablissement de l’esclavage en 1802.
Face aux privations et à la répression, une opposition civile commence progressivement à s’organiser. Elle prend d’abord forme au sein des milieux intellectuels et journalistiques. Grâce à leurs plumes engagées, plusieurs écrivains et penseurs locaux dénoncent le régime de Vichy et l’autorité de l’amiral Georges Robert. Des textes critiques paraissent notamment dans la revue Tropiques, fondée par Aimé Césaire et Suzanne Césaire.
À leurs côtés, des artistes, des chanteurs et des intellectuels antillais appellent eux aussi à résister à l’ordre imposé par Vichy. Mais pour beaucoup de Guadeloupéens, de Martiniquais et de Guyanais, les mots ne suffisent plus. Nombre d’entre eux choisissent alors de passer à l’action : quitter clandestinement leur île pour rejoindre les Forces françaises libres et participer aux combats en Europe contre le nazisme et le régime de Vichy.
La dissidence ou la perpétuation de la tradition du marronnage :
Rejoindre les rangs de la Forces françaises libres relevait d’un véritable périple pour ces jeunes hommes — et parfois ces jeunes femmes — animés par la volonté de défendre la liberté et de poursuivre le combat contre le nazisme. La première étape consistait à fuir clandestinement les colonies françaises pour rejoindre les îles anglophones voisines : Dominica ou Saint Lucia pour les Guadeloupéens et les Martiniquais, Trinidad and Tobago pour les Guyanais.
Mais traverser les canaux séparant les territoires français des colonies britanniques était une entreprise extrêmement dangereuse. Les candidats à la Dissidence devaient d’abord échapper à la surveillance constante des autorités vichystes. Les dénonciations étaient fréquentes, les descentes de police nombreuses au moindre soupçon de départ clandestin. Il fallait également éviter les patrouilles de la Marine nationale française restée fidèle à Vichy, tout en se méfiant de certains passeurs susceptibles de livrer les fugitifs aux autorités contre rémunération.
À ces dangers humains s’ajoutaient les risques naturels. Les bras de mer séparant les îles, larges de plusieurs dizaines de kilomètres, sont réputés particulièrement difficiles, là où se rencontrent les courants de l’océan Atlantique et de la mer des Caraïbes. Les traversées s’effectuaient souvent de nuit, dans de modestes embarcations traditionnelles — gommiers ou yoles — affrontant vents, vagues et obscurité. Plusieurs Dissidents perdirent d’ailleurs la vie au cours de cette fuite vers la liberté.
Une fois arrivés sur les territoires britanniques, les volontaires étaient pris en charge par les bureaux de recrutement des Forces françaises libres. Ceux-ci étaient notamment dirigés par le lieutenant-colonel Jean Massip à la Dominique et par Pierre Adigard des Gautries à Sainte-Lucie. Pour ces jeunes Antillais et Guyanais, ce n’était alors que le début d’un long voyage qui les mènerait vers les champs de bataille d’Afrique, d’Europe et parfois jusqu’au cœur de la libération de la France.

Par la suite, les résistants issus des Antilles et de la Guyane sont envoyés en formation militaire aux États-Unis, au Canada ou en Grande-Bretagne. Une sélection est opérée en fonction de leurs profils, de leurs compétences et de leurs aptitudes.
Les marins et pêcheurs de métier sont orientés vers les Forces navales françaises libres. Ceux qui disposent d’un niveau d’études ou de qualifications techniques plus avancées sont parfois dirigés vers les Forces aériennes françaises libres au Canada. Les plus robustes et les plus entraînés intègrent des unités combattantes d’élite ou rejoignent l’École militaire des cadets de la France libre en Grande-Bretagne.

Les femmes, quant à elles, jouent également un rôle essentiel dans l’effort de guerre. Elles participent aux bureaux de recrutement des Forces françaises libres, intègrent les auxiliaires féminines de l’armée de terre ou occupent des fonctions non combattantes, mais cruciales : agents de liaison, secrétariat militaire, transmission d’informations ou encore soutien logistique aux unités engagées.
En octobre 1942, est créé le Bataillon Antilles n°1 (BA1), formé aux États-Unis. Cette unité rejoint rapidement les forces alliées en Afrique du Nord. Elle devient par la suite le Bataillon de marche des Antilles (BMA1), puis le 21e Groupe antillais de défense contre avions (GADCA), intégré à la 1ʳᵉ Division française libre.
Aux côtés de leurs camarades venus de l’Hexagone et des colonies africaines, ces combattants antillo-guyanais participent aux grandes campagnes d’Afrique du Nord : Maroc, Algérie, campagne de Tunisie, puis Libye et Égypte, où ils affrontent les forces de l’Axe dans des combats particulièrement intenses contre les troupes allemandes et italiennes.
Une fois l’Afrique du Nord libérée du contrôle des puissances fascistes, ils sont engagés dans la campagne d’Italie. Ils participent notamment aux opérations en Sicile, au débarquement de Naples, à la percée de la ligne Gustav, ainsi qu’à la sanglante bataille de Battle of Monte Cassino et à la prise de l’abbaye, occupée par les forces allemandes en position stratégique. Ces combats se font au prix de lourdes pertes humaines.
Par la suite, les combattants antillo-guyanais prennent également part aux combats en Corse, puis aux débarquements décisifs de 1944. Certains participent aux opérations de Normandie en juin 1944, tandis que d’autres débarquent en Provence lors de l’Operation Dragoon.
À travers ces différentes campagnes en Europe de l’Ouest, marquées par des affrontements particulièrement violents, les soldats guadeloupéens, martiniquais et guyanais s’illustrent par leur courage et leur engagement, contribuant pleinement à la libération du continent européen.
L’oubli et le mépris de la République :
La reddition allemande le 7 mai 1945, suivie de la signature de l’armistice le 8 mai, marque la fin du conflit en Europe. L’heure est à l’euphorie. Dans les rues, les foules en liesse acclament les soldats alliés, toutes origines confondues, célébrés comme les grands vainqueurs de cette guerre totale et dévastatrice. Après des années de violence et de destructions, la paix fait enfin son retour.
Mais derrière cette joie collective, les hautes sphères du commandement allié abordent l’avenir avec davantage de prudence. Les grandes conférences internationales s’enchaînent et commencent déjà à dessiner les contours du monde d’après-guerre. Peu à peu, l’unité de circonstance qui avait réuni Américains, Britanniques, Français et Soviétiques se fragilise.
Très vite, les tensions resurgissent. Les anciens alliés s’opposent désormais sur leur vision de l’ordre mondial, chacun accusant l’autre de vouloir imposer son influence et de diviser la planète en blocs antagonistes. La rivalité idéologique, déjà présente avant-guerre entre les puissances occidentales et l’Union soviétique, reprend progressivement le dessus. Le monde entre alors dans une nouvelle phase de confrontation silencieuse : celle de la guerre froide.

Du côté des soldats non blancs — Africains, Maghrébins, Afro-Américains, et surtout Antillais francophones — le retour au pays est souvent marqué par une profonde désillusion. Pour beaucoup, c’est une véritable douche froide. Entre racisme, ségrégation et persistance de logiques coloniales, le retour à la réalité est brutal.
Lorsqu’ils rentrent en Guadeloupe, en Martinique ou en Guyane, l’accueil est loin de celui réservé aux héros. La France pour laquelle ils ont combattu ne les considère plus comme des libérateurs, mais parfois comme des éléments susceptibles de fragiliser l’ordre colonial rétabli. Dans ces territoires, les aspirations à l’autonomie, voire à l’indépendance, commencent d’ailleurs à émerger avec davantage de force, portées par les blessures laissées par la guerre et les inégalités persistantes.
De plus, il faut le rappeler, les Dissidents antillais ne correspondaient pas toujours à l’image dominante du résistant français — celle d’un combattant métropolitain, souvent représenté en béret, engagé dans la clandestinité hexagonale. Cette représentation a longtemps contribué à invisibiliser leur engagement.
Ainsi, après avoir sacrifié leur jeunesse dans des combats violents aux quatre coins du monde, beaucoup voient leurs noms, leurs parcours et leurs faits d’armes progressivement effacés des récits officiels. Une mémoire longtemps mise de côté, qui ne commence que tardivement à être reconnue et réhabilitée.
Comme le soulignait SLATE dans son article sur le sujet daté de 2015 : « S’ensuit une période d’ombre pour la Dissidence. Aux Antilles, on célèbre bien les résistants à leur retour. En 1947, un monument à la mémoire des dissidents antillais est même érigé sur l’île de la… Dominique. Dans les îles françaises, il faudra attendre plus de soixante ans pour qu’un monument en mémoire des dissidents voie le jour, tout comme pour voir des combattants antillais aux commémorations annuelles du Mont-Valérien.
Quant au Mémorial du débarquement de Toulon, qui ouvre en 1964, aucune mention du Bataillon Antillais, qui avait pourtant participé aux combats ayant eu lieu à proximité, au Mont-Faron, d’après l’historien Julien Toureille, qui a consacré un article à la mémoire de la Dissidence. Il y constate que «la Dissidence apparaît ainsi longtemps absente du paysage local antillais, elle qui était oubliée des hommages officiels et se faisait très rare dans les librairies».
À l’instar de Robert Paxton et du renouvellement historiographique de la période vichyste que son travail d’historien américain entraîna, ce sont des chercheurs anglo-saxons qui s’intéressent les premiers à Vichy dans les Antilles. Et cela, dès les années 1970, avec des historiens comme Richard Burton.
«L’histoire de la colonisation française a du succès dans le monde anglophone. Et les études coloniales et postcoloniales y sont plus développées, explique Eric Jennings. L’histoire des colonies françaises pendant la Seconde Guerre mondiale est ainsi à la croisée de l’histoire coloniale et de celle de Vichy.» D’ailleurs pour cet historien, «l’intérêt pour cette histoire est lié à l’idée d’un laboratoire de Vichy sans les Allemands. Au moment où [il s]’y intéresse, l’histoire de la Seconde Guerre mondiale dans les Antilles se retrouve dans la littérature. C’était une période beaucoup évoquée dans les mémoires locales et qui ressortait en littérature. Cela [l]’a interrogé.»
Il a fallu attendre l’année 2009 pour que le récit national de la résistance aux nazis intègre enfin les combattants Antillo-guyanais.
« Je veux dire aux Martiniquais et aux Guadeloupéens que l’histoire des dissidents est un exemple pour tous les Français et c’est pourquoi j’ai voulu que leur soit rendu l’hommage de toute la Nation. Je veux dire à ces femmes et à ces hommes que la France n’oublie pas ce qu’elle leur doit. »
Nicolas Sarkozy (2009)
S’ensuit l’inauguration de la première stèle commémorant la Dissidence en Martinique, érigée en 2010 dans la commune des Trois-Îlets. Les anciens combattants d’outre-mer devront attendre 2011 pour être officiellement invités aux commémorations du 18 juin, au Mont-Valérien et aux Invalides.
Au fil des années, différents présidents et gouvernements ont rendu hommage aux combattants antillo-guyanais, en formulant des engagements pour perpétuer la mémoire de ces jeunes hommes et de ces jeunes femmes. Pourtant, à ce jour, ces promesses restent inachevées. Le recensement des dissidents n’est toujours pas totalement finalisé. Les estimations varient encore : 3 000, 4 000, voire 5 000 Guadeloupéens, Martiniquais et Guyanais seraient partis rejoindre les fronts européens.
Une réalité qui interroge : comme pour d’autres pans de l’histoire ultramarine, le devoir de mémoire peine encore à s’imposer pleinement dans le récit national.
Dans ce contexte, ce sont surtout les écrivains et les poètes issus des territoires ultramarins qui ont continué à raconter l’héroïsme de ces combattants. Ceux qui ont bravé l’autorité familiale, subi le racisme dans certains camps militaires américains, traversé un océan pour affronter la violence des combats contre des troupes nazies qui ne faisaient pas de distinction lorsqu’ils se rendaient.
On peut citer notamment le roman de Raphaël Confiant, Le Nègre et l’amiral, publié en 1988, dans lequel il met en scène un dissident martiniquais choisissant de quitter la Martinique sous le régime de Vichy. La question de la Dissidence a ensuite intéressé de nombreux militants — parfois qualifiés d’indépendantistes — ainsi que des universitaires et des historiens locaux.
Dans les années 2000, les cinéastes, notamment originaires de Martinique et de Guadeloupe, se sont à leur tour emparés du sujet. Plusieurs documentaires destinés au grand public ont vu le jour, comme La Dissidence aux Antilles et en Guyane de Barcha Bauer ou Parcours de dissidents d’Euzhan Palcy.
Les survivants de cette page d’histoire ont aujourd’hui presque tous disparu. Il devient donc urgent, plus que jamais, de leur rendre l’hommage qu’ils méritent.


Cet article permet de réparer les oublis des hommes qui y auront laissé leurs vies.