L’exposition que vous vous apprêtez à découvrir est une invitation au voyage. Mais pas n’importe lequel : une traversée au cœur de la mangrove de notre péyi révé. Imaginée par un collectif de curateurs et curatrices bien de chez nous – Tiyi Kalmery, Élisabeth Gustave, Olivier Marboeuf et Christelle Clairville, elle réunit vingt-huit artistes venus de Guadeloupe, de Martinique, de Guyane, d’Haïti et même d’Afrique francophone. Bien plus qu’une immersion dans cet écosystème essentiel à notre territoire, l’exposition rend hommage à un peuple, à ses mémoires, à ses imaginaires et à ses racines. Une démarche qui fait écho au célèbre roman de Maryse Condé, « Traversée de la mangrove. » Présentée au Mémorial ACTe depuis le 29 mai 2026, l’exposition est à découvrir jusqu’au 29 août prochain.
À toi qui liras cet article, sache une chose : la vie est belle. Malgré les obstacles qui surgissent sur notre route, malgré les doutes, les peurs et les épreuves, nous possédons tous en nous la force nécessaire pour les surmonter. Alors vis pleinement, sans remords ni regrets.
Pour ma part, cette fin de mois de mai a été particulièrement éprouvante. Les nuits étaient courtes, parfois agitées. Entre l’accumulation du stress, les énergies négatives de certaines personnes qui semblaient vouloir m’entraîner dans leur propre spirale, la peur de l’échec qui refait régulièrement surface et cet insidieux syndrome de l’imposteur qui s’invite trop souvent dans mes pensées, les raisons de douter ne manquaient pas. Des sentiments capables de faire oublier sa propre valeur et, parfois même, de donner envie de tout abandonner.
Mais abandonner n’a jamais été une option.
Alors je me ressaisis. Je retrouve cette détermination qui m’anime depuis toujours : celle de laisser mon empreinte dans ce monde et de poursuivre les projets qui me font vibrer. Et parfois, au détour d’une journée ordinaire, surgissent de véritables parenthèses de bonheur. Des instants précieux qui, même fugaces, suffisent à raviver la flamme.
C’est exactement ce qu’a représenté pour moi cette invitation du Mémorial ACTe à découvrir en avant-première sa nouvelle exposition, Nou an péyi révé, la traversée de la mangrove, avant son vernissage officiel et l’arrivée du grand public.
À l’heure où vous lisez ces lignes, l’exposition a déjà ouvert ses portes. Mais qu’importe. Je vous invite à m’accompagner dans cette traversée artistique au cœur du Mémorial ACTe de Pointe-à-Pitre, une expérience aussi inspirante qu’enrichissante, où l’art, la mémoire et l’imaginaire se rencontrent au fil des eaux de la mangrove.

Une expérience immersive au coeur des imaginaires :
J’avais rendez-vous le 28 mai à 10 heures devant la salle des expositions temporaires du Mémorial ACTe, celle située juste à côté de l’exposition permanente consacrée à l’histoire de l’esclavage et, plus largement, à celle de la Guadeloupe et de ses peuples.
Je dois toutefois vous faire une confession : j’étais en retard.
Et pour une fois, j’ai une excellente excuse. La veille, j’avais célébré comme il se doit la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Entre le Festival de Petit-Canal, le traditionnel déboulé organisé par le groupe Chenn La et l’hommage rendu par Voukoum, la journée du 27 mai avait été particulièrement riche. D’un événement à l’autre, j’étais partout à la fois, porté par cette mémoire vivante qui continue d’animer notre archipel.
Autant dire que le réveil du lendemain matin fut quelque peu difficile. Le corps réclamait encore quelques heures de repos, mais la curiosité et l’excitation de découvrir cette nouvelle exposition ont finalement eu raison de la fatigue.

Dès mes premiers pas dans la salle d’exposition, j’ai été saisi. Le ton était donné.
À peine la porte franchie, le visiteur est plongé dans l’île, la Guadeloupe, cette terre de rencontres, de confrontations et de métissages entre peuples autochtones, Européens et Africains réduits en esclavage. Très vite, les œuvres soulèvent des questions fondamentales : la Guadeloupe est-elle un péyi révé ? Si oui, pour qui ? Si non, pourquoi ? Une entrée en matière puissante portée par les travaux de Joël Nankin, Roseman Robinot, du regretté Jean-François Boclé et de Minia Biabiany.
Le parcours nous conduit ensuite vers le seuil, cet espace intermédiaire situé entre l’île et la mangrove. Un lieu de tension qui symbolise la relation complexe entre la France, puissance coloniale, et la Guadeloupe, territoire colonisé. C’est là que se matérialisent les luttes de celles et ceux qui ont résisté pour conquérir les libertés dont nous bénéficions aujourd’hui. Entre mémoire douloureuse et désir d’émancipation, l’œuvre de Fabien Conti invite à s’affranchir d’un monde verrouillé et clivant. Elle dialogue avec la vidéo de Daniela Yohannes et Julien Béramis, qui explore quant à elle l’expérience de l’arrachement à la terre natale.
Puis vient la mangrove.
Bien plus qu’un simple paysage emblématique de nos îles, elle apparaît ici comme un territoire symbolique. Longtemps perçue comme un espace hostile ou inquiétant, elle fut aussi un refuge, un lieu de résistance et de survie face aux violences de la colonisation. Dans l’exposition, la mangrove devient une métaphore des racines, des circulations, des résistances et des rencontres entre les peuples. Un espace de passage où les frontières s’estompent au profit du dialogue et de la création.
C’est l’œuvre de Louisa Marajo qui accueille le visiteur dans cette « zone de turbulences », reflet des relations ambivalentes entretenues avec la France hexagonale, oscillant sans cesse entre attraction et rejet. À ses côtés, Jean-David Nkot interroge la surexploitation des ressources naturelles et des corps au service de l’économie mondialisée. Simon Gabourg, quant à lui, choisit un objet du quotidien : la palette. Derrière son apparente banalité, elle devient le symbole d’un système économique qui a façonné le commerce mondial, transformé les paysages et participé à l’essor industriel moderne. Une réflexion qui rappelle que les corps de nos ancêtres furent parmi les premières marchandises de l’économie coloniale.
Pour Alex Boucaud, la mangrove est aussi le lieu où se sont tissés les liens, parfois complexes, entre les peuples qui composent aujourd’hui la société guadeloupéenne : Amérindiens, Européens, Africains et descendants des travailleurs venus d’Inde. Une réflexion qui trouve un écho dans les toiles de Samuel Gélas, lequel s’interroge sur la fabrication de l’Histoire, sur les violences, les conquêtes et les dominations qui ont permis l’émergence des empires modernes. Une démarche qui dialogue avec celle de Nú Barreto, pour qui l’histoire des Amériques et celle de l’Occident moderne demeurent indissociables des corps, des cultures et des ressources africaines.
L’artiste Jay Ramier s’intéresse, lui, aux différentes coiffures crépues. De l’afro au lissage, chaque peigne, chaque outil, chaque geste raconte une époque, une identité, une revendication politique ou culturelle. Son travail questionne le poids des normes sociales, les mécanismes de l’assimilation mais aussi la force créatrice de la transgression. Une réflexion qui entre en résonance avec les mots suspendus de Jean-François Boclé, véritable ode mélancolique au refus d’une histoire tronquée ou falsifiée.
Plus loin, Daniela Yohannes revient avec une œuvre d’une grande intensité. Sa peinture convoque les fantômes du passé et les blessures encore visibles de l’histoire, faisant de cette traversée un véritable parcours initiatique.
Enfin, Jocelyn Akwaba Matignon explore la dimension spirituelle de la mangrove. Dans ses œuvres, le ciel, l’eau, l’air et les palétuviers semblent dialoguer dans un équilibre mystérieux qui dépasse l’entendement. Cette quête spirituelle se poursuit dans la vidéo de Gwladys Gambie et Klēlo, consacrée à Manman Chadwon, déesse-oursin imaginaire dont la quête de liberté ouvre un horizon d’espérance. Jean-David Nkot réapparaît une dernière fois pour évoquer les dangers de la traversée, à travers des pieds tantôt en mouvement, tantôt figés dans la mort, rappelant la fragilité des destins humains face aux violences de l’Histoire.

La dernière étape de l’exposition nous conduit vers le jardin.
Ici, les luttes, les blessures et les tensions qui traversaient les espaces précédents semblent s’effacer pour laisser place à un temps de reconstruction et de sérénité. Comme me l’a expliqué l’une des curatrices lors de la visite, cette ultime traversée symbolise un moment d’apaisement. La quête identitaire et la soif de connaissance y deviennent plus douces, la connexion avec les ancêtres se restaure et ce qui était autrefois rejeté ou abandonné trouve une nouvelle vie.
Dans cette troisième séquence, l’œuvre vidéo d’Anyès Noël et Wally Fall interroge les liens qui unissent le corps guadeloupéen à son environnement. Elle questionne les relations entre l’humain et le vivant, entre la langue et le monde, et imagine la possibilité d’un nouveau jardin où ces différentes dimensions pourraient enfin cohabiter en harmonie.
Alain Joséphine célèbre quant à lui l’énergie foisonnante que la nature offre généreusement à nos territoires. Une vitalité que l’on retrouve également dans le travail de Kelly Sinnapah Mary. L’artiste met en lumière les forces invisibles qui habitent la Guadeloupe et compose un paysage sensible où figures humaines, créatures animales et formes végétales semblent appartenir à une même communauté de destin.
Puis vient l’une des œuvres les plus impressionnantes du parcours : celle de Félie Line Lucol. L’artiste présente une structure monumentale réalisée à partir de matériaux de récupération collectés en Guadeloupe. Assemblés avec minutie, ces fragments donnent naissance à un étonnant jardin créole futuriste. Derrière cette création spectaculaire se cache une réflexion profonde sur la résilience. Celle d’un peuple capable de transformer les débris, les blessures et les catastrophes en beauté, en créativité et parfois même en joie.
Le parcours se poursuit avec les œuvres de Marie-Claire Messouma Manlanbien, Levoy Exil, David Gumbs et Kenny Cairo. Des travaux que je me garderai bien de détailler ici. Non pas par manque d’intérêt, bien au contraire, mais pour vous laisser le plaisir de la découverte.
Car ce jardin, qu’il soit intérieur ou matérialisé par les œuvres exposées, mérite d’être parcouru lentement, dans le calme et la contemplation. C’est peut-être là que réside la plus belle réussite de Nou an péyi révé, la traversée de la mangrove : offrir aux visiteurs un espace où l’histoire, la mémoire, la nature et l’imaginaire dialoguent enfin en paix.

Un écho au roman de Maryse Condé :
À travers leurs œuvres, les artistes réunis dans Nou an péyi révé, la traversée de la mangrove interrogent notre rapport à la mémoire, à l’identité et à la transmission. Certains explorent les liens profonds qui unissent l’humain à son environnement, tandis que d’autres questionnent les réalités sociales, culturelles et politiques qui façonnent nos sociétés. Ensemble, ils composent une vaste mosaïque où dialoguent traditions, modernité et visions d’avenir.
Ce qui frappe tout au long du parcours, c’est la richesse des sensibilités réunies dans un même espace. Malgré la diversité de leurs origines, de leurs générations ou de leurs pratiques artistiques, les créateurs semblent se répondre autour de préoccupations communes : l’appartenance, la créolisation, la liberté, la transmission et la quête de nouveaux horizons.
Bien plus qu’une immersion dans cet écosystème fascinant qu’est la mangrove, l’exposition constitue un hommage vibrant à un peuple, à ses mémoires, à ses imaginaires et à ses racines. Une démarche qui résonne naturellement avec l’œuvre de Maryse Condé, Traversée de la mangrove, dont elle prolonge, à sa manière, les questionnements sur l’identité, l’histoire et le vivre-ensemble.
Au terme de cette visite, une évidence s’impose : la mangrove n’est pas seulement un paysage. Elle est une métaphore. Celle de la Guadeloupe, de la Caraïbe et de tous ces territoires façonnés par les rencontres, les fractures, les résistances et les métissages. Un espace mouvant où les racines s’entrelacent, où les histoires se croisent et où l’avenir continue de s’inventer.
À découvrir jusqu’au 29 août 2026 au Mémorial ACTe, Nou an péyi révé, la traversée de la mangrove s’impose comme l’un des événements culturels majeurs de l’année en Guadeloupe. Une exposition qui ne se contente pas de se regarder : elle se traverse, elle se ressent et, longtemps après la visite, elle continue de nous habiter.





