Gladys M. Francis est une universitaire de renom. Originaire de la Guadeloupe, elle est devenue l’une des rares femmes noires caribéennes à occuper des postes de direction dans l’enseignement supérieur américain. Vice-doyenne à Howard University et bientôt Doyenne à Sacramento State University en Californie, son parcours n’a pas été simple. Dans un entretien intense et sans concession, elle revient sur sa vie aux Etats-Unis, ses blessures, son engagement, et son porte un regard acéré sur l’Amérique contemporaine sous Donald Trump. Une voix forte, libre et lucide sur son pays d’accueil.
Quand on nait dans un petit territoire comme la Guadeloupe ou plus largement les Antilles-françaises, on rêve de l’ailleurs. L’étroitesse de nos régions font que l’on admire des pays plus grands avec des cultures multiples. Influencés par les films que nous regardons, les musiques que nous écoutons, on imagine que la liberté se trouve dans ce quelque part qui nous est différent et la vie peut nous réserver bien des surprises tant elle est remplie de mystères.
En effet, notre karma fait que nos rêves se réalisent et nous voilà dans ce vaste monde où l’on comprend vite que nous sommes différents. De cette expérience, nous commençons à apprécier qui nous sommes et la richesse de notre culture. Dans cette terre d’accueil, nous devenons des ambassadeurs de ce chez nous qui nous est désormais cher. Sans doute, vous acquiessez.
Gladys M Francis elle, ne rêvait pas spécialement de l’autre part. Elle chérissait son territoire, les odeurs qui lui étaient familières et les bons moments avec sa famille. En un mot, elle voulait rester chez elle. Pourtant, c’est bien aux Etats-Unis qu’elle a fait ses études et qu’elle poursuit sa carrière couronnée de succès mais qui a été ô combien difficile.
Quand elle prononce ces mots, « J’ai failli tout quitter », le silence s’installe. Gladys M. Francis n’a rien d’une universitaire distante. Assise face à la caméra, droite, calme, avec une voix posée, elle raconte. L’exil, les humiliations, l’ascension, la violence du racisme. L’Amérique qu’elle a choisie, mais qui l’a souvent repoussée. De son enfance entre Le Gosier et le nord Grande-Terre jusqu’à son poste de doyenne à Sacramento State University, son itinéraire défie les normes, les frontières, et les attentes. Dans cette interview inédite, elle dit tout. Un témoignage brut, dense mais nécessaire.
Gladys Francis, bonsoir, c’est un honneur pour moi de vous recevoir dans notre concept “ Rencontre avec “ Il est vrai que depuis plusieurs mois nous discutons à travers les réseaux sociaux que nous parlions d’interview, c’est chose faite. Mais avant tout, qui êtes-vous ? Pouvez-vous vous présenter assez rapidement à nos téléspectateurs et téléspectatrices ?
Gladys M. Francis : Merci beaucoup pour cette invitation. Il me tardait de l’honorer. Je suis Gladys M.Francis. Actuellement je suis en période de transition, car ces trois dernières années, j’étais en poste comme vice-doyenne d’Howard University qui est une université très prestigieuse. Howard est la première HBCU aux USA. HBCU pour Université Historiquement noire. J’étais vice-doyenne dans ce que l’on nomme aux Etats-Unis, les Flag Ship, donc une faculté qui donne la cadence de toute l’université et c’était un honneur pour moi de service à ce poste que j’ai quitté tout récemment. En effet, comme je le disais, je suis en transition puisque bientôt j’officierais cette fois comme doyenne de la Faculté des Arts et des Lettres de Sacramento State University en Californie. Là-bas, je vais diriger environ dix mille étudiants sans compter les équipes pédagogiques. Je suis honorée d’être en Guadeloupe. On va dire que je suis venue pour célébrer ce nouveau chapitre de ma vie. De plus, si je suis ici, c’est parce que j’ai reçu le titre de Professeur Distingué de l’Université des Antilles. Je n’ai pas les mots pour décrire ma joie et ma reconnaissance pour tout ce parcours. On a beaucoup travaillé et œuvré pour la justice sociale afin d’avoir un impact dans le Monde à travers mes recherches. C’est avec humilité que je prends ce titre car quand je regarde en face tout ce que j’ai fait, je suis fière. Une étape a été franchie depuis mon départ de la Guadeloupe jusqu’à ce retour ici, chez moi.
Je sais que l’on parle beaucoup de la fuite des cerveaux, cependant, pour moi, il ne s’agit pas d’un détour vu que je suis l’enfant du pays. Je suis née en Guadeloupe, j’y ai fait toute ma scolarité. J’ai été en maternelle à Mare-gaillard au Gosier ainsi que l’école primaire dans cette même commune et à Pointe-à-Pitre dans les établissements Raymonde Bambuck, Michelet. Ensuite avec ma famille, nous nous exportés dans le nord Grande-Terre où j’ai été au Lycée à Morne-à-L‘eau et l’université, j’ai commencé à la Martinique. Il faut savoir que toutes les fois où j’ai eu le besoin de me propulser, de repartir ou de me recentrer, je suis toujours revenue au Pays.
Vous êtes originaire de la Guadeloupe. Pouvez-vous nous raconter votre enfance, ce qui vous a marquée, et les valeurs qui vous ont forgée ?
Gladys M. Francis : C’est une très bonne question. J’ai grandi avec des grands-parents très ancrés dans la culture guadeloupéenne. J’étais cette adolescente de douze ans qui avait déjà lu Cheik Anta Diop.
C’est très rare pour une adolescente.
Gladys M. Francis : j’ai grandi vraiment avec des parents qui sont aussi ancrés dans la culture et la justice sociale en Guadeloupe ainsi que dans la musique locale. Ils m’inculquaient la richesse et la valeur du jardin créole ainsi que la valeur de la terre. J’ai donc été entourée d’une famille enracinée dans le “nan nan Gwadloup”. Petite, j’étais une enfant précoce. Je ne jouais pas beaucoup, j’aimais passer mon temps avec les adultes. J’ai fait une grande partie de mon enfance entre le Gosier et Pointe-à-Pitre. Ma mère travaillait à Pointe-à-Pitre qui est une ville de culture. Les gens parlent d’Akiyo aujourd’hui, mais j’ai grandi dans ça. J’ai vu la création de toutes ces associations qui revendiquaient l’identité Guadeloupéenne. Par exemple, ma mère a connu Vélo. C’était une période où il n’était pas populaire. Lorsque je dis que je suis l’enfant du pays, sachez que ma manière est Guadeloupéenne, où que j’aille je représente mon archipel. Je sais qu’il y a des gens quand ils sont à l’étranger, ils disent qu’ils sont Français, moi, c’est l’inverse je dis que je suis Guadeloupéenne. Pour revenir à mon adolescence, j’étais déjà très impliquée dans la vie associative où je faisais déjà du mentora à des plus jeunes. J’enseignais déjà l’anglais ou le français aux plus démunis. Je devais avoir quatorze ou quinze ans lorsque j’ai créé ma première association. N’ayant pas l’âge pour être présidente, c’est ma mère qui a joué ce rôle. Si j’étais aussi engagée c’est parce que mes grands-parents l’étais ainsi que mes parents eux aussi. Je n’ai jamais perçu ma personne comme petite sur une petite île. Pour moi, notre archipel a toujours été grande.
On voit la passion dans vos propos.
Gladys M. Francis : Oui, effectivement, je suis passionnée de mon île. Je l’aime avec ses bons comme ses mauvais côtés. Voilà donc mon enfance et les valeurs qui m’ont toujours portée. Je peux donc dire que j’ai eu une enfance ancrée dans la culture.
Après votre BAC alors que beaucoup prennent la décision de partir, vous décidez de rester aux Antilles, vous partez en Martinique pour étudier puis direction les USA et l’université Purdue en Indiana. Quel a été le déclic ou l’événement qui vous a poussé à partir étudier aux États-Unis ?
Gladys M.Francis : C’est une excellente question. Pour dire vrai, ce n’était pas prévu. Absolument pas. Connaissant l’histoire des Etats-Unis et ce que la communauté afro-américaine a vécu, ce pays ne me fascinait pas tant que ça. Après mon BAC, je pars à la Martinique volontairement, consciente de qui enseignaient là-bas. A cette époque, j’hésitais entre les langues et les lettres modernes. Toutefois, je savais qu’en Martinique, il y avait des personnes de renommée mondiale et que j’avais lu adolescente, comme Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Edouard Glissant et puis, il y avait Aimé Césaire que j’ai rencontré trois fois quand j’y étais. A la différence des autres, je n’étais pas obnubilé de partir en Hexagone. Je m’installe donc en Martinique où je fais un Deug, aujourd’hui Licence. Au cours de mon Master, disons, à la fin de ma première année de Master, il y avait un groupe d’étudiants afro-américains, qui visitaient notre campus. Je devrais d’ailleurs dire afro-descendants car, ils n’étaient pas tous des Etats-Unis. Il y avait donc une convention qui s’était mise en place entre le campus de Schoelcher et celui de Purdue dans l’Indiana. Mon directeur de thèse souhaitait absolument que je les rencontre. La rencontre fut fabuleuse. L’enseignant qui visitait l’île avec ses étudiants est jusqu’à présent mon mentor. Je suis invité à me rendre dans cette université pour instituer l’échanger dans les deux campus. J’arrive en fin de parcours de mon Master. Les professeurs qui croyaient en moi, m’incitaient à m’en aller. Ils ne me voyaient pas rester aux Antilles. Il faut dire qu’il n’y avait pas de réels débouchés pour moi sur place. Je pars pour un an d’échange dans le Midwest. D’ailleurs, je le fais sans conviction. Dans l’avion, je pleurais, je stressais, je me questionnais. Je n’étais enthousiaste à cette idée de quitter l’île. C’est quand on part que nous réalisons les choses que nous laissons derrière nous. Les personnes que nous aimons sont loin. Après aujourd’hui, est-ce que j’ai des regrets ? Non, quand je regarde la carrière que j’ai eu, je ne peux pas regretter. Cependant, selon moi, j’aurais été plus heureuse d’avoir le même impact, chez moi, aux Antilles.

Vous êtes arrivée jeune femme noire et caribéenne dans une Amérique post-11 septembre : à quoi avez-vous été confrontée ? Est-ce que l’accueil a été chaleureux une fois sur place ?
Gladys M.Francis : Il ne l’était pas. Comme on dit en anglais, c’était Bitter Sweet. A mon arrivée à l’aéroport, déjà, c’était à l’époque où internet commençait tout juste, il n’y avait pas toutes ces applications. Quand je regarde sur la carte, je m’aperçois que West Lafayette dans l’Indiana n’est pas si loin de Chicago. Dans ma tête, je m’attendais à arriver dans un espace similaire. Je me souviens que mes bagages ont été perdus. Je ne savais pas où aller. Ce n’est pas la France. En plus, à ce moment il y avait une tempête. J’ai dû faire une halte en Pennsylvanie. Lorsque j’arrive dans l’Indiana, je vois qu’il n’y a que des champs de maïs. Une fois sur le campus. Je n’ai donc rien, juste mon sac à dos. Une chose que j’ai remarqué assez vite est lorsque je marchais dans les allées de l’Université, seuls les noirs me disaient bonjour. Pas les blancs. La société à peut-être changer en Guadeloupe mais j’ai connu l’époque où l’on se saluait. Ce premier contact américain a été étrange. Je trouvais bizarre que seuls les noirs me disaient bonjour. Il y a eu aussi des moments où je rentrais dans un bar, un silence complet qui s’opère, même s’il ne dure pas longtemps, quelques secondes, est malaisant. Le bruit que j’entendais avant d’ouvrir la porte, il s’arrêtait, les gens ne parlaient plus. J’étais si gênée que je rebroussais chemin en faisant marche arrière. J’étais dans une ville universitaire où il y avait toutes les origines mais une fois qu’on quittait cette ville, on retombait dans la réalité de l’Indiana, un des fiefs du Klu Klux Klan, un Etat Républicain conservateur avec peu de diversité. J’ai vécu des moments difficiles. Cela m’a pris du temps pour en parler et poser les bons sur ces traumatismes. D’autre part, aux Etat-Unis, il est vrai que l’on parle beaucoup de cosmopolitisme mais à vrai dire, ces populations vivent les uns à côtés des autres sans pour autant se mélanger. Par exemple, à l’Université, il y avait des associations d’étudiantes spécifiques, une association des asiatiques du nord, une pour les asiatiques du sud. Autre exemple, il n’y avait pas une association francophone, mais une association des étudiants d’Afrique de l’Ouest. Je n’avais l’habitude avec toutes ces divisions et mettre une ethnicité pour tout et racialisé tout ce que l’on fait. C’est donc là-bas que je m’aperçois que les gens ne me perçoivent pas en tant que femme mais en tant que femme noire. C’était nouveau pour moi. Aux Etats-Unis, surtout dans le Midwest, je n’étais ni Guadeloupéenne ni Française, j’étais uniquement NOIRE.
Puis arrive le moment où je ne veux plus vivre sur le campus. Je vivais à Indianapolis, la capitale où il y a une plus grande population et une diversité, j’étais fatiguée des trajets. Finalement, j’ai un camarade de classe, français qui me dit que sa copine retourne en France et qu’il y aura de la place dans l’appartement qu’il loue, pour une collocation. J’étais intéressée par l’idée et l’espace surtout. Celui-ci me dit qu’il appelle le propriétaire qui fait six mois au nord et les six autres mois de l’année en Indiana. Au téléphone, ce dernier est très enchanté d’apprendre qu’une française va remplacer une autre. Il accepte que j’occupe les lieux. Plusieurs mois passent, entre temps, je lui envoie les chèques pour les loyers, il débarque dans le logement et me découvre. Il faut dire que c’était une autre époque, il n’y avait pas Skype, Zoom, Teams, Jeetsi. Il est donc choqué de me voir. Il n’a même pas la décence de le cacher. Le monsieur ne me parlait même pas. Ne me regardait même pas quand il discutait avec mon colocataire.
Une question, ce colocataire français était blanc ?
Gladys M.Francis : Oui et je crois que sa copine l’était également. Le monsieur ne m’a jamais adressé la parole. Pour me parler, il fixait mon colocataire. Pourquoi je parle de ça ? Il y a un moment où l’étudiant avec qui je partageais le loyer, part pour poursuivre ses recherches en Allemagne. Avant son départ, lui et moi, devons trouver quelqu’un pour le remplacer le temps de son absence. Finalement, il en trouve un. Il s’agissait d’un doctorant comme moi. Je suis confiante, je me dis qu’il sera calme et tout se passera bien. Une fois, que l’étudiant français s’en est allé, je me suis retrouvée seule avec le nouveau colocataire. Les choses ont changé et se sont compliquées. Il rentrait dans l’appartement avec ses bottes sales il s’asseyait avec sur le canapé que j’avais acheté. Quand je lui demandais de les enlever, il ne m’écoutait pas. Il y a eu plusieurs petites choses de ce genre comme le pommeau de la douche qui avait disparu. C’étaient des micro-agressions mais je n’avais pas les mots pour le dire. Un soir, je suis à la cuisine, je prépare mon dîner tout en étant au téléphone que je dépose pour m’occuper des légumes qui cuisaient. Quand je reviens dans la pièce principale, je vois mon propriétaire avec le nouveau locataire, ils s’étaient liés d’amitié. Les choses sont allées très vite. Le propriétaire casse une bouteille de bière, se précipite, tente de m’étrangler en me soulevant. Je n’avais plus les pieds au sol. J’entends la voix de mon amie avec qui j’étais en communication et qui crie pour me demander s’il y avait un problème. Je regarde au fond, ma vue diminue, et l’autre locataire qui dit à mon agresseur, “ kill that nigger” (tue cette négresse). Je me réveille au sol. Je comprends ce qu’il m’est arrivée. Je me glisse par terre, je prends mon téléphone, je m’enferme dans ma chambre. Je constate que mon amie est toujours en ligne. Elle a compris ce qu’il s’est passé. À la suite de cette scène violente, j’ai été confronté à une autre forme de violence. Le racisme systémique.
Pour moi, il est important de le comprendre.
Le racisme systémique c’est lorsque les policiers viennent faire les constats, qu’il devrait y avoir un rapport de police et il n’y en pas. C’est quand on est invisible dans le système ou du moins hyper visible mais que ta voix ne porte pas. Cela ne s’arrête pas là. C’est un engrenage inter sexectionnel car je suis une femme, qui plus est une femme noire, une femme noire étrangère aux Etats-Unis. Après ce fait grave où j’aurais pu perdre ma vie, quand je suis allée voir la Doyenne de l’université pour le lui dire vu que mon colocataire était étudiant dans la même faculté que la mienne et que je crains d’aller en cours, de marcher sur le campus ou d’aller d’une classe à une autre. Malgré les sentiments de peur que je lui évoque, ce responsable d’institution, me demande le nom de mon agresseur et qu’il me sorte, “ mais il fait un Doctorat dans une discipline très pointue. C’est étonnant qu’un jeune homme de la sorte puisse faire ce que vous me décrivez ? “ et là, c’est une douleur qui est même plus difficile à supporter parce qu’au final, nous ne sommes jamais vraiment victime dans ce système raciste. Nous ne sommes clairement pas protégés. N’étant pas cru, n’ayant pas gain de cause, de la même manière que j’ai commencé l’interview, je rentre en Guadeloupe. J’y reste quelques mois. Durant cette période, j’envoie mes cv, les retours sont négatifs, on me dit même que je suis surdiplômée ou d’autres choses qui blessent une jeune qui veut rester chez elle. J’aurais pu rester et vivre de petits boulots ou entrer dans une administration comme on le fait si bien. Néanmoins, j’avais compris une chose, si j’étais restée, j’aurais fui toute ma vie et mes traumas n’auraient jamais guéri. Entre temps, sur place, j’ai commencé à faire la course des Akiyo, la course des neg mawon que je n’ai jamais cessé de faire jusqu’à aujourd’hui. A mon retour aux Etats-Unis, j’étais revigorée, boostée même. De plus, depuis ce jour, je n’ai pas arrêté de travailler sous la perspective de la justice sociale, de l’équité, de l’inclusion et de la diversité.
Sacré témoignage. Nous sommes choqués par vos propos si poignants.
Votre parcours est impressionnant : de l’Université des Antilles à Purdue, puis vous avez été maître de conférences à Wesleyan College, directrice du département de français à Georgia State University. Vous été nommée Doyenne d’Howard et maintenant Sacramento State. Quelles ont été les plus grandes étapes ou épreuves dans cette trajectoire ?
Gladys M.Francis : Encore une bonne question. Dans mon troisième livre qui s’intitule “ Epopée Créole”, il y a le dernier chapitre “ Academic Plantation”. J’en parle car je dois contextualiser mes paroles et définir qui je suis aux Etats-Unis. Dans ce pays, nous ne sommes que moins de 2% d’afrodescendants avec des Doctorats.
Jusqu’à présent ?
Gladys M.Francis : Oui, jusqu’à aujourd’hui.
Ah c’est peu.
Gladys M.Francis : oui, c’est très peu. Cela signifie que lorsqu’on a un pourcentage si faible de doctorants de couleurs, il y a peu de professeurs afrodescendants dans les salles de classe. Cela s’épure encore plus au regard du nombre de noirs qui ont des postes de fonction à haute responsabilité. A mon arrivée dans le sud. Je rappelle que là-bas, il y a le Belt Line et le sud c’est le Deep South. A la fin de mes études. Quand j’obtiens mon Doctorat je reçois des propositions de postes dans les Heavy Leagues ( les huit plus grosses universités américaines). Pourtant, je me focalise sur les universités du Sud profond. Finalement, j’intègre une faculté pour femme, la Westleyan College en Georgie. Je constate qu’en son sein, il y a des classes qui ont des noms tels que Purple Knight, Green Knights, Golden Hearts et Red Hearts.
Et qu’est-ce que c’est ? C’est un peu comme les sororités et fraternités ?
Gladys M.Francis : Voilà ! Comme l’université était trop petite, ils n’ont pas fait des grosses sororités comme dans les autres institutions états-uniennes. Ils ont opté pour un système de classe nommé par ces quatre couleurs précitées et il y a des traditions derrière. Toutefois, je réalise qu’à partir des plaintes des étudiantes noires, puis encore une foi, je suis la seule professeure noire de l’établissement, mon bureau était devenu le lieu où elles venaient se plaindre des agissements de leurs camarades blanches et parler de ce qu’elles subissaient de leur part. C’était chronophage mais j’ai compris qu’elles en avaient besoin. Pour revenir aux couleurs que j’évoquais, j’ai compris qu’elles faisaient partie d’un héritage du Klu Klux Klan. L’école même a été fondée sur des bases du KKK.
Mais les étudiantes noires étaient dans quelle classe ? Purple ?
Dr Gladys M.Francis : Oh non, dans les quatre puisque tout était basé sur l’année d’arrivée dans l’Université. On retrouvait donc de tout dans ces classes. Autre exemple, en 2008, quand Barack Obama devient président, c’est le premier président afro-américain dans l’histoire des USA. Je suis dans le Deep South. Dans cette Etats-Unis profond, il y a les blancs et les noirs. J’étais habituée par les arrestations de la police, j’avais droit à ça au moins une fois par semaine. Il faut dire que je suis une femme noire, professeure qui réside dans un quartier de haut standing peuplé à majorité de blancs. Pour la police, je n’avais pas le droit de me déplacer dans cet espace. Du coup, je me faisais arrêter par les officiers, j’avais droit à des questions comme est-ce que je suis la propriétaire de la voiture que je conduisais ou des choses encore plus insultantes. Il y a eu des épisodes plus choquants comme le fait de me fait arrêter avec mes élèves alors que l’on effectuait des sorties communautaires dans les EPAHDS ou autre. Face aux policiers, je devais savoir comment ne pas agir mal pour ne pas les offusquer, comme ne pas faire de mouvements brusques pour ne pas aggraver la situation.
Du coup pour revenir à la première victoire d’Obama, une des étudiantes afro-américaines, se met à courir en criant “ we are done, we have a black president”. Sur le campus, il n’y a pas eu de réactions particulières mais je me souviendrai toujours de la réaction d’un de mes voisins. Celui-ci a pris un oreiller, l’a raturé avec un feutre noir et l’a pendu à un arbre. Bien des années après, j’ai quitté la Géorgie, la corde et l’oreille pourris étaient toujours là. Au début, je ne comprenais pas vraiment ce que cela signifiait l’arrivée de Barack Obama, un noir, au pouvoir aux Etats-Unis. C’est lorsque j’ai eu des retours de mon Alma Mater, Purdue que j’avais quitté il y a peu de temps, que j’ai réalisé l’impact de cette victoire. J’apprends qu’il y a eu des dégradations faites à un arbre où les étudiants afro-américains avaient coutume de se réunir pour échanger. Des inscriptions racistes ont été gravées dessus. Ces attaques étaient symboliques vu que tous les jours les étudiants noirs se donnaient rendez-vous en bas de l’arbre. C’est en me rendant à Howard pour enseigner, que j’ai compris la valeur de ces arbres.
C’est similaire à ceux dans les villages en Afrique où les gens se réunissent ?
Gladys M.Francis : Effectivement, c’est hérité de l’Afrique. Bien souvent dans les Universités PWI, que l’on pourrait traduire par Institutions à prédominance blanche, il y a ces lieux où nous les noirs, nous pouvons nous retrouver car, dans ces établissements, nous nous sentons parfois isoler. Voilà donc le contexte du Deep South dans lequel j’évolue et où on nous fait comprendre, nous les jeunes afro-américains diplômés et que dans ces écoles, il y a des traditions. J’ai en tête un épisode avec une de mes étudiantes pour qui je sers encore de mentor aujourd’hui. Elle vient dans mon bureau, pour m’indiquer qu’aux environs de 1h-2h du matin, ses camarades l’ont sorti de son lit, lui ont mis une cagoule sur la tête avec une corde au cou et l’ont fait sortir de sa chambre dans la résidence universitaire pour des rituels. Ce sont des traditions basées qui remontent à plusieurs générations, soit le XIXe siècle pour cette université, elles perdurent malgré le fait qu’elles aient une connotation raciste. Je suis encore choquée car, voir que ces actions à caractère raciste, continuent, c’est pour moi, intolérable. Cependant, au lieu d’être soutenue par la direction, celle-ci par la voix de la doyenne m’a vite fait comprendre que vu que nous étions en période de récession et que si je parlais encore, elle mettrait fin à mon contrat.

Nous rappelons que votre parcours est impressionnant : de l’Université des Antilles à Purdue, puis vous avez été maitre de conférences à Wesleyan College, directrice du département de français à Georgia State University. Vous avez occupé le poste de Vice-doyenne à Howard University et bientôt vous serez doyenne à Sacramento States. Quel sens donnez-vous à ce rôle ?
Gladys M.Francis : Tous ces postes avaient un sens pour moi. Le prochain, je le prends avec déférence. J’ai passé dix ans à Georgia State University. Une fois que l’on vit ce que j’ai vécu à mes débuts académiques on ne peut être que reconnaissant. Je ne les ai pas choisies pour leur renommée. J’ai toujours sélectionné mes institutions en fonction de leur profil, ce que je pouvais lui apporter, quelles sont leurs besoins, me demandant l’impact que j’aurais une fois en fonction. Comment je pourrais apporter de la dignité à des causes qui sont étouffées que ça soit Howard, Georgia State à Atlanta. D’ailleurs ça a été dur de quitter Atlanta. D’ailleurs quand j’ai été choisie parmi la dizaine de candidats pour occuper le poste de vice-doyenne, la sélection est rigoureuse et difficile, j’ai compris ma force mais comme je le disais, les Heavy Leagues n’ont jamais été dans mes choix de carrière. Il n’a jamais été question pour moi d’être une femme populaire. Je suis même très simple. Je suis du genre à travailler dur en coulisse. Je me demande même souvent quelles sont les actions que je fais qui peuvent changer et impacter le monde. Ainsi quand j’arrive à Howard, j’avais une certaine vision idéalisée de cette fac.
L’université noire, l’excellence noire. Du coup, c’est complètement différent ?
Gladys M. Francis : Oui, c’est différent. Il y a des personnes qui m’ont demandé si ce n’était pas faire dans le communautarisme d’aller à Howard. Toutefois, comme je leur souligne, Howard, n’est uniquement ouverte aux afrodescendants. Au contraire, elle accessible à tous.
Les gens n’y vont pas ?
Gladys M.Francis : A vrai dire, l’orientation de l’université est de faire avancer la cause des noirs et d’embrasser les cultures noires. Il y a de tout à Howard. Des blancs, des noirs. Nous avons une énorme communauté du Népal. Du coup, les cours ne sont pas uniquement axés sur l’économie, mais on va chercher à comprendre les dynamiques qui s’opèrent dans la société et permettre à ces étudiants d’avoir les outils nécessaires pour impacter le système mis en place et qui n’aide pas. A mon arrivée à Howard, le but était de réhausser cet impact à l’international. L’idée était de permettre plus de mobilité sociale à ces étudiants. Pour y parvenir, j’ai créé un programme phare nommé Ambassador Program. D’ailleurs, je suis venue en Guadeloupe avec quarante étudiants. C’était un honneur de travailler avec l’institution et contribuer à une culture où l’on se dit si on ne se comprend pas et qu’on ne connaît pas notre histoire, nous ne pouvons pas avancer. C’était ça ma démarche. Prochainement, je serai doyenne en Californie.
Ça va changer là.
Gladys M.Francis : oui, ça va changer mais pour être honnète, Howard était plus difficile à vendre du fait des frais d’inscription de 50 000 $/an, c’est privé et c’est très prestigieux.
Ah Howard est une institution privée ?
Gladys M.Francis: oui, elle est privée, elle coûte énormément d’argent. Finalement, je me dis que nous avons besoin des HBCU, elles ont besoin d’exister car grâce à elles, les étudiants ont le sentiment d’être protégés. Qu’ils peuvent s’y épanouir en leur sein, qu’ils peuvent oublier le contexte racial est récurrent aux Etats-Unis. A partir de mi-juillet, j’intègrerai une université publique, cela me manquait énormément. Elle beaucoup plus accessible financièrement. Cela m’a rappelé mon parcours où clairement je n’aurais jamais pu intégrer un établissement privé comme Howard, ma mère n’aurait jamais pu me financer mes études aux Etats-Unis.
Comment ils font là-bas pour payer de telles sommes ? Mais avant tout, revenons sur le retour au pouvoir de Donald Trump. Comment avez-vous vécu ses victoires, celle de 2017 et surtout celle de novembre 2024 ?
Gladys M.Francis : En 2017, j’étais en Géorgie, à Atlanta. Je l’ai vécu dans le sud. Cette grande ville du Sud est bleue, donc Démocrate mais elle entourée d’une marée rouge, les Républicains. C’était intéressant de voir cette victoire. Toutefois, j’aimerais me focaliser sur l’opposante, Hilary Clinton. Une femme brillante au parcours universitaire et professionnel exceptionnel. Son cursus scolaire, politique comme personnel, femme de président, [Bill Clinton], selon moi, je ne suis pas sûr qu’on en verra d’autres comme elle. Mais pour le premier mandat de Trump, j’ai noté un côté permissif dans un contexte patriarcal. Je l’ai vécu comme ça. Le précédent mandat a été un moment où le sexisme, l’homophobie et le côté dénigrant envers les femmes étaient très présents dans les discours et même dans les interactions. Pour ces présidentielles, ce que j’ai vu, c’est que nous les femmes, nous devions rester à notre place. D’autre part, par mon choix de vie très afro centré, j’avais choisi de vivre dans un quartier à majorité noir et comme tous les quartiers peuplés en majorité de groupes minoritaires, nous avions des missiles nommées Trump’s brigades, les brigades de Trump dont les membres sont en majorité des blancs. Elles étaient lourdement armées et postées à chaque entrée de ces quartiers “colorés” pour faire peur aux résidents. Il y a eu un côté non caché de la haine de l’autre. Le racisme était certes systémique mais les gens le montrent ouvertement. Pour ce qui est de cette nouvelle mandature…
Trump a promis une politique d’expulsion des immigrés et de réduction drastique des visas étudiants. Il y a une forme de répression de l’opposition. Quel est l’impact réel sur les universités, quelle est l’atmostphère sur place ?
Gladys M.Francis : En fait, les universités sont un peu moins touchées, bien que les décisions de Donald Trump les concernent également. Les Universités prestigieuses qu’on nomme les Heavy Leagues ont des fonds. En plus, le privé donne de l’argent. Les anciens étudiants aident financièrement leurs établissements. Les institutions publiques sont beaucoup plus concernées. Elles dépendent des subventions d’Etat. Elles n’ont pas autant de fonds de secours. Howard est particulier. Elle est privée mais elle bénéficie de subventions de l’Etat Fédéral, mais il y a eu des promesses que Washington ne toucherait pas à ces garanties financières et que les HBCU ne seraient pas touchées par les coupes budgétaires. On verra. Surtout que ceux qui bénéficient de ces investissements d’Etat ce sont principalement les élèves issus des minorités à travers des bourses qu’aujourd’hui, les étudiants ne perçoivent plus. Alors qu’elles couvrent au moins 80% des dépenses universitaires de l’étudiant. Vous demandiez comment ils faisaient pour payer ? C’est bien souvent grâce à ces bourses. S’ils ont de bons résultats scolaires, qu’ils les maintiennent, qu’ils sont bons dans un domaine, ils sont éligibles à certaines bourses. Cependant, comme c’est coupé vu que Mr Trump a supprimé le DEI ( Diversité, Equité et Inclusion.)
C’est vrai, il a mis fin à ça.
Gladys M.Francis : Du coup, qui ça impacte encore ? Les étudiantes(tes) issues des minorités. Je peux parler de manière tangible. Très récemment, j’étais dans un événement en Guadeloupe dans le cadre des commémorations de l’abolition de l’esclavage. Je rencontre durant cette journée, un jeune guadeloupéen de dix-sept ans, fabuleux danseur. Il a été sélectionné pour intégrer la troupe Alvin Ailey qui est une référence mondiale dans les danses afroaméricaine, les danses noires et même la danse tout court à New-York. Il me dit donc comme les visas sont gelés, il ne peut pas partir. Son cas est celui de pleins d’étudiants internationaux. Ils sont bloqués. C’était déjà dur lors du premier mandat. Des communautés étaient principalement visées par ces politiques comme les Haïtiens ou les étudiants du Nigéria. C’était difficile de les faire entrer pour leurs études. Aujourd’hui, c’est multiplié à l’extrême.

Que diriez-vous à un étudiant Guadeloupéen qui rêve aujourd’hui d’étudier aux États-Unis ?
Gladys M. Francis : Je leurs dis souvent que si c’est l’ailleurs qui les attire ou qu’ils sont obligés de partir car on n’a pas tellement le choix, il faut être ancrer. Il faut savoir qui nous sommes pour ne pas se perdre. Puis, il ne faut pas s’imaginer que la vie est forcément mieux que chez nous. Les problématiques que je rencontre en Guadeloupe sont les mêmes aux Etats-Unis. Pour moi, en Guadeloupe, nous sommes en pays dominé. Qu’est-ce qu’être en pays dominé ? C’est résister et être en marronage tout le temps. C’est user de stratégies de survie, avec la vie chère il en faut. Sans oublier les problèmes systémiques que l’on voit en Guadeloupe, je les retrouve aux Etats-Unis. J’aimerais surtout leur dire de toujours savoir qu’ils sont, de ne pas lâcher la Guadeloupe. Quand je reviens, ce n’est pas pour des vacances. Je travaille. Je n’ai même pas le temps de prendre un bain de mer. Il faut donc penser à notre territoire.
D’accord, où pouvons-vous suivre votre actualité ? Êtes-vous présents sur les réseaux sociaux ?
Gladys M.Francis : Alors, oui. En revanche, je suis très Linkedin..
On voit la professionnelle que vous êtes.
Gladys M.Francis : (rires) Je vais très bientôt quitter X. Je suis comme je le disais, sur Linkedin. Très bientôt, d’ici quelques mois, je vais lancer ma propre plateforme.
Une plateforme qui consiste à quoi ?
Gladys M.Francis : Ce sera plus qu’un site internet. Elle sera dédiée aux jeunes entrepreneurs qui veulent faire du réseautage. Ainsi que pour les jeunes qui souhaitent repenser leur formation. J’ai fait une coopération avec des institutions comme l’Université des Antilles et Atlanta ou avec Howard. Une fois bien installer en Californie, je vais faire les mêmes choses comme créer de nouvelles conventions et de nouveaux partenariats entre la Guadeloupe et Sacramento. Cette plateforme elle servira à permettre une collaboration plus évidente entre entrepreneurs. Il y aura des masterclass internationales. Tout cela sera faisable depuis cette plateforme.
D’accord, merci beaucoup Gladys M.Francis de votre venue sur The Link Fwi.
Gladys M.Francis : C’est moi qui vous remercie.
