ISTWA A MAS : VIM, l’heure de la transmission

ISTWA A MAS : VIM, l’heure de la transmission. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

Depuis plus de vingt ans, le groupe VIM imprime sa marque dans le Carnaval de Pointe-à-Pitre. Né en 2004 à Lauricisque, le collectif s’est fait connaître par ses couleurs, ses chants et ses thèmes souvent audacieux qui alimentent régulièrement les débats dans le monde du Mas. Deux ans après la disparition de son leader Rudy Benjamin, VIM se retrouve aujourd’hui à un moment charnière de son histoire : celui de la transmission. Pour cette nouvelle saison d’ISTWA A MAS, nous sommes retournés à Lauricisque à la rencontre d’un groupe déterminé à faire vivre son héritage auprès de la nouvelle génération.

À l’image du territoire, le carnaval de la Guadeloupe est aujourd’hui à son apogée. Il se dévoile au grand public, attire l’attention du monde entier et suscite un intérêt croissant, au point d’être régulièrement cité parmi les plus beaux carnavals de la planète. Autant dire qu’il constitue une véritable vitrine pour l’archipel, où le tourisme joue un rôle essentiel dans le tissu économique local.

Il faut également rappeler qu’en Guadeloupe, à la différence de nombreux pays où le carnaval se limite à une courte période festive, la saison carnavalesque s’étend dans le temps. Tout dépend du calendrier et des années. Certaines saisons peuvent ainsi durer un mois, un mois et demi, voire près de deux mois.

Contrairement à d’autres carnavals à travers le monde, qui se concentrent principalement autour des « Jours Gras », celui de la Guadeloupe et de ses dépendances débute généralement dès la première semaine de janvier, parfois même dès le 1er janvier. Il peut ensuite se prolonger jusqu’en février et, selon les années, jusqu’au mois de mars.

Durant cette période particulièrement intense, chaque week-end voit défiler des parades à travers tout l’archipel. Les différentes communes rivalisent alors d’imagination pour proposer les plus beaux défilés de la saison et attirer le public.

Mais au-delà de son impact économique, le carnaval reste avant tout un moment incontournable pour les Guadeloupéens. C’est une période de créativité et de compétition où les groupes rivalisent de musicalité, de costumes et de couleurs. Le mot d’ordre est simple : être original. C’est aussi l’occasion pour les Gwoup à Po de sortir dans les rues et de présenter les différentes figures et costumes traditionnels qui font toute la richesse du Mas.

ISTWA A MAS : VIM, l’heure de la transmission. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE )

Qu’est-ce que le Mas a Po ?

Dans sa définition la plus simple, le Mas a Po désigne un type de groupe carnavalesque qui utilise des tambours recouverts de peau animale, généralement de cabri (chèvre), plus rarement de bœuf. À ces percussions s’ajoutent d’autres instruments traditionnels comme les chachas (maracas) et les conques de lambi (konn a lambi), qui rythment les défilés et donnent au Mas a Po sa sonorité puissante et reconnaissable.

Dans la région pointoise, on retrouve plusieurs groupes emblématiques appartenant à cette tradition, souvent appelés « Mas a Senjan », parmi lesquels : Akiyo, Mas Ka Klé, Le Pwen, VIM ou encore Klé La. Du côté de la région basse-terrienne, notamment à Basse-Terre, le groupe VOUKOUM perpétue également cet héritage à travers le Mas Gwo Siwo.

Directement inspirée du gwoka, la musique des Mas a Po est énergique et profondément enracinée dans la culture populaire. Ces groupes rassemblent souvent des foules importantes, car ils incarnent avant tout l’expression du peuple : Mas a Po sé mas a pèp la. Présents dans le paysage carnavalesque guadeloupéen depuis les années 1960, ils continuent aujourd’hui de jouer un rôle central dans l’identité culturelle de l’archipel.

Sans prétention, ce sont d’ailleurs les Mas a Po qui donnent au carnaval de la Guadeloupe une grande part de son originalité et de son authenticité.

ISTWA A MAS : VIM, l’heure de la transmission. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE )

Une expression populaire du carnaval

À leurs débuts, les premiers groupes Mas a Po avaient pour objectif de permettre aux classes populaires de participer pleinement au carnaval. À l’époque, cette fête était largement dominée par les milieux bourgeois qui défilaient au sein de formations musicales dites « à caisses claires », caractérisées par des costumes luxueux faits de strass, de paillettes et de plumes.

Face à cela, les membres des Gwoup a Po ont développé une autre esthétique : celle du « linj a mas », un costume conçu à partir d’éléments simples et accessibles, souvent puisés dans la nature ou dans le quotidien. On y retrouve des matières végétales, minérales ou animales : roucou, gwo siwo, tissus récupérés, vieux draps, vêtements usagés ou encore feuilles de bananier.

De cette créativité populaire sont nées plusieurs figures emblématiques du carnaval guadeloupéen, devenues aujourd’hui de véritables symboles culturels : Mas a lanmò, Mas a fwèt, Mas a miwa, Mas a kongo, Mas a riban, Mas a hangnyon, Mas a lous, Mas a woukou ou encore Mas a zonbi.

À travers ces personnages et ces costumes, le Mas a Po perpétue une tradition à la fois festive, artistique et profondément ancrée dans l’histoire sociale de la Guadeloupe.

ISTWA A MAS : VIM, l’heure de la transmission. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE )

VIM, l’heure de passer le flambeau

D’ailleurs, un des hauts lieux du Mas a Po à Pointe-à-Pitre, est Lauricisque.

Plus vieux quartier de l’ancienne capitale économique, et tout premier à avoir connu la politique d’urbanisation moderne des années 1960-1970, L6 comme le surnomment les jeunes est à l’image des quartiers populaires aux Antilles. Il est chargé d’histoire et de luttes. En effet, il est né de l’organisation sociale post‑esclavagiste, où les anciens esclaves et leurs descendants se sont progressivement installés pour construire des vies autonomes, tisser des solidarités et inventer des formes de sociabilité propres à l’archipel.

Il s’est d’abord développé comme un espace de vie pour les classes populaires, souvent exclues spatialement et économiquement des centres urbains les plus favorisés. D’autre part, longtemps mis à l’écart des circuits de pouvoir économique et politique, le quartier s’est imposé comme un centre des dynamiques culturelles guadeloupéennes. Koud Tanbou, manifestations sportives mais surtout lieu d’échanges intergénationnels l’ont toujours façonné et animé.

À Lauricisque, les tambours résonnent encore comme un appel, au point d’éclipser Chauvel comme centre névralgique du Mas a Po pointois. L’un des premiers groupes à s’être établi dans le quartier est VIM. C’était en 2004 que la formation y a posé ses valises.

Depuis plus de vingt ans, le groupe VIM fait vibrer les rues du carnaval guadeloupéen avec son style reconnaissable entre tous : couleurs vives, chants engagés et thèmes souvent audacieux qui alimentent régulièrement les conversations dans le monde du Mas. Mais aujourd’hui, au-delà du spectacle et de la ferveur populaire, c’est une autre étape de son histoire que le groupe traverse : celle de la transmission.

Une signature dans le carnaval pointois

Fondé en 2004 dans le quartier de Lauricisque, VIM s’est rapidement imposé dans le paysage du carnaval de Pointe-à-Pitre. Au fil des années, le groupe a su développer une identité forte, mêlant créativité, discipline et sens du collectif. Chaque sortie est pensée comme une mise en scène, où costumes, musique et message s’entrelacent pour raconter une histoire.

Cette capacité à surprendre et à provoquer la réflexion a permis au groupe de se hisser parmi les formations les plus populaires du carnaval pointois. Les thèmes abordés par VIM, parfois subjectifs ou satiriques, participent à faire du carnaval un espace d’expression sociale et culturelle.

L’héritage de Rudy Benjamin

Derrière cette aventure collective se trouvait une figure centrale : Rudy Benjamin. Leader charismatique et moteur du groupe, il a contribué à structurer et à faire grandir VIM pendant près de deux décennies. Sa vision du Mas reposait sur une idée simple mais forte : le carnaval n’est pas seulement une fête, c’est aussi une forme de langage.

Son décès 2024 a marqué un tournant pour le groupe. Deux ans plus tard, l’absence se fait toujours sentir, mais elle a aussi renforcé la détermination des membres à poursuivre l’œuvre entamée. Pour beaucoup, continuer à faire vivre VIM est aussi une manière d’honorer sa mémoire.

ISTWA A MAS : VIM, l’heure de la transmission. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

Former la relève

Aujourd’hui, l’enjeu principal pour VIM est clair : préparer la nouvelle génération. Dans les ateliers, lors des répétitions ou pendant les préparatifs du carnaval, les anciens transmettent leur savoir aux plus jeunes. Les gestes, les chants, l’esprit du groupe… tout se partage, souvent de manière informelle, mais avec la conviction que le Mas est avant tout une affaire de transmission.

Les jeunes membres apprennent non seulement à défiler, mais aussi à comprendre l’histoire et la philosophie du groupe. Car porter les couleurs de VIM signifie également s’inscrire dans une continuité, celle d’un collectif qui a construit sa réputation au fil des années.

Un Mas tourné vers l’avenir

À Lauricisque, l’énergie reste intacte. Entre souvenirs, respect des traditions et désir d’innovation, VIM continue d’écrire son histoire dans les rues du carnaval. La transmission n’est pas seulement un passage de relais : elle est la garantie que l’esprit du groupe continuera de vivre, porté par de nouvelles voix et de nouveaux visages.

Dans un carnaval en constante évolution, VIM rappelle que la force du Mas réside aussi dans sa capacité à relier les générations. Et à Lauricisque, une chose semble certaine : l’histoire est loin d’être terminée.

ISTWA A MAS : VIM, l’heure de la transmission. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

Au-delà des tambours, des couleurs et de l’effervescence des défilés, l’histoire de VIM rappelle que le Mas est avant tout une affaire de transmission. Dans les rues de Pointe-à-Pitre, et plus particulièrement dans le quartier de Lauricisque, le groupe continue de faire vivre un héritage construit au fil des années, entre créativité, engagement et esprit collectif.

Deux ans après la disparition de son leader Rudy Benjamin, l’heure n’est pas seulement au souvenir, mais aussi à la continuité. Car pour VIM, comme pour beaucoup de groupes à Mas, l’essentiel est désormais de transmettre aux plus jeunes cet esprit qui fait la force du carnaval guadeloupéen.

Et à Lauricisque, une chose semble certaine : tant que la jeunesse répondra à l’appel des tambours, l’histoire de VIM continuera de s’écrire dans les rues du carnaval.

ISTWA A MAS : VIM, l’heure de la transmission. Photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE )