Jacob Desvarieux : parcours d’un guitar hero antillais

Jacob Desvarieux sur scène en 2019. Crédit photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

Le 30 juillet 2021, la Guadeloupe, la Martinique et bien au-delà perdaient l’une de leurs plus grandes icônes musicales. Cofondateur de Kassav’, guitariste virtuose, compositeur et ambassadeur du zouk à travers le monde, Jacob Desvarieux a profondément marqué l’histoire de la musique caribéenne. Quatre ans après sa disparition, son héritage continue de résonner dans les cœurs, sur les scènes et dans la mémoire collective de tout un peuple.

Leader de Kassav’, guitariste d’exception à la voix reconnaissable entre toutes, Jacob Desvarieux tirait sa révérence le 30 juillet 2021 à l’âge de 65 ans.

Avec sa disparition, les Antilles perdaient l’un de leurs plus grands ambassadeurs culturels. Derrière lui, il laisse une empreinte indélébile dans l’histoire du zouk, de la musique antillaise et plus largement de la culture créole, dont l’écho continue de résonner bien au-delà de la Caraïbe.

Après les disparitions d’Édith Lefel, de Gilles Floro et de Patrick Saint-Éloi, la mort de Jacob Desvarieux a marqué une nouvelle blessure dans le cœur des Antilles. Un choc immense pour des générations de mélomanes qui ont grandi au rythme de ses chansons. Quatre ans après son départ, le vide qu’il a laissé demeure toujours aussi perceptible.

Car Jacob Desvarieux n’était pas seulement un chanteur ou un guitariste. Il était l’un des artisans d’une véritable révolution musicale. Cofondateur de Kassav’, il a contribué à la naissance du zouk à la fin des années 1970, offrant aux Antilles françaises un genre musical moderne, puissant et profondément enraciné dans les cultures créoles.

Durant plus de quarante ans, aux côtés de Jocelyne Béroard, Patrick Saint-Éloi, Jean-Claude Naimro, Jean-Philippe Marthély et des autres membres de Kassav’, il a porté la Guadeloupe, la Martinique et l’identité créole sur les plus grandes scènes du monde. De Paris à Tokyo, de New York à Johannesburg, les rythmes du zouk ont fait danser des millions de personnes et ouvert une fenêtre sur les cultures antillaises.

Le destin de cette figure incontournable de la musique caribéenne s’est brutalement arrêté au plus fort de la crise sanitaire. Atteint de la Covid-19, Jacob Desvarieux avait été hospitalisé le 12 juillet 2021. Fragilisé par le diabète et des problèmes rénaux qui l’avaient conduit à subir une greffe, l’artiste s’est éteint le 30 juillet 2021, laissant derrière lui une œuvre monumentale et un héritage qui continue d’inspirer les artistes de plusieurs générations.

Jacob Desvarieux sur scène en 2019. Crédit photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

Jacob Desvarieux, les débuts d’un compositeur hors pair :

Jacob Desvarieux, c’était bien plus qu’une voix ou qu’un guitariste de talent. C’était une signature musicale, des mélodies immédiatement reconnaissables et des chansons devenues la bande-son de plusieurs générations. Derrière les rythmes entraînants du zouk se cachaient souvent des textes engagés, porteurs de messages sur l’amour, l’identité, la société et la condition des peuples caribéens.

Profondément attaché à ses racines, l’artiste n’a jamais cessé de défendre la culture des Antilles et plus largement celle des Outre-mer. Compositeur prolifique, il laisse derrière lui des centaines de chansons enregistrées avec Kassav’ mais aussi de nombreuses collaborations qui témoignent de son incroyable ouverture musicale.

Au fil de sa carrière, Jacob Desvarieux a franchi les frontières des genres avec une facilité déconcertante. Biguine, compas, soca, makossa, variété française ou encore musiques urbaines : rien ne semblait pouvoir limiter sa créativité. Curieux de tout, il a partagé la scène et les studios avec des artistes de toutes générations et de tous horizons, contribuant à bâtir des ponts entre les cultures.

Son nom restera toutefois à jamais associé à celui de Kassav’, ce groupe devenu mythique fondé en 1979 autour de Freddy Marshall et des frères Décimus, Pierre-Édouard et Georges. Ce qui n’était au départ qu’une expérience musicale allait rapidement se transformer en une véritable révolution culturelle.

À une époque où la musique antillaise restait largement dominée par les formes traditionnelles, Kassav’ ose mélanger les rythmes hérités de la Guadeloupe et de la Martinique avec les sonorités modernes de son temps. Le résultat est inédit : le zouk est né.

Mais derrière cette aventure musicale se cachait également une quête identitaire. Pour Jacob Desvarieux et ses compagnons, il ne s’agissait pas seulement de faire danser les foules, mais aussi de raconter une histoire et de revendiquer une identité créole longtemps marginalisée.

Comme il l’expliquait lui-même dans un entretien accordé au quotidien Libération :

« À travers notre musique, nous interrogions nos origines. Qu’est-ce qu’on faisait là, nous qui étions noirs et parlions français ? (…) Comme les Afro-Américains des États-Unis, nous cherchions des réponses pour reprendre le fil d’une histoire qui nous avait été confisquée. »

Cette réflexion sur les origines, la mémoire et l’identité deviendra l’un des fils conducteurs de l’œuvre de Kassav’ et contribuera à faire du groupe bien plus qu’un simple phénomène musical : un véritable symbole de fierté pour les Antilles françaises.

Jacob Desvarieux sur scène en 2019. Crédit photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

Mais qui était vraiment Jacob Desvarieux ?

Né à Paris le 21 novembre 1955, Jacob Desvarieux grandit entre plusieurs mondes. Son enfance le mène tour à tour en Guadeloupe, en Martinique, au Sénégal puis dans l’Hexagone. Cette jeunesse faite de voyages, de rencontres et de brassages culturels façonnera profondément celui qui deviendra quelques décennies plus tard l’un des plus grands ambassadeurs de la culture créole.

Rien ne le prédestinait pourtant à devenir musicien. À l’âge de dix ans, sa mère lui offre une première guitare. Le jeune Jacob la délaisse rapidement. C’est au Sénégal que tout bascule. Un voisin musicien lui transmet les bases de l’instrument et fait naître chez lui une passion qui ne le quittera plus jamais.

De retour en France, à Marseille, il se plonge dans l’univers du rock. Avec ses amis, il fonde un premier groupe baptisé The Bad Grass, devenu par la suite Sweet Bananas. Le groupe enregistre notamment Bilboa Dance, générique d’une émission diffusée sur RMC. Au fil des années, Jacob Desvarieux multiplie les expériences musicales, affine son jeu de guitare et commence à se faire remarquer dans le milieu marseillais.

Animé par l’ambition de vivre de sa musique, il finit par rejoindre Paris. Nous sommes alors en pleine période disco. Dans la capitale, il travaille comme musicien de studio, arrangeur et accompagnateur pour de nombreux artistes. C’est là qu’il fait une rencontre décisive : celle de Pierre-Édouard Décimus, ancien membre des Vikings de la Guadeloupe et figure incontournable de la musique antillaise.

Entre les deux hommes, la connexion est immédiate.

Ensemble, ils imaginent un projet musical inédit. Leur ambition est simple mais audacieuse : moderniser les musiques des Antilles tout en affirmant une identité créole forte. Ce projet prendra bientôt un nom appelé à entrer dans l’histoire : Kassav’.

À la fin des années 1970, la scène musicale antillaise est déjà riche et foisonnante. Compas haïtien, gwoka guadeloupéen, bèlè martiniquais, biguine, cadence-lypso dominicaise, mazurka créole ou encore chouval-bwa cohabitent dans les îles. Jacob Desvarieux et ses compagnons vont alors puiser dans cet héritage exceptionnel pour créer quelque chose de totalement nouveau.

En mélangeant les rythmes traditionnels caribéens aux sonorités modernes venues du funk, du rock, de la soul et des musiques électroniques, ils donnent naissance à un genre inédit : le zouk.

Le succès est immédiat.

Mais Kassav’ ne se contente pas de faire danser les foules. Les chansons du groupe abordent également les réalités sociales des Antilles, les relations humaines, l’identité créole, la mémoire de l’esclavage ou encore les héritages de la colonisation. Chantés en créole, leurs titres participent à la valorisation d’une langue longtemps marginalisée dans l’espace public.

Pour la première fois, le créole voyage à travers le monde porté par une musique moderne et populaire.

Rapidement, Kassav’ dépasse les frontières de la Guadeloupe et de la Martinique. Le groupe remplit les plus grandes salles de France, conquiert l’Europe puis s’impose sur les scènes internationales. Du Japon à l’Amérique du Sud, des îles du Pacifique à l’Europe de l’Est, Jacob Desvarieux et ses compagnons exportent le zouk bien au-delà de la Caraïbe.

Ils deviennent même le premier groupe français à se produire dans l’ancien bloc soviétique, une performance exceptionnelle pour une formation issue des Antilles françaises.

Mais c’est sans doute en Afrique que l’histoire d’amour sera la plus forte.

Du Sénégal à la Côte d’Ivoire, du Ghana aux deux Congo, en passant par l’Angola, le Mozambique, le Rwanda ou encore l’île Maurice, Kassav’ est accueilli comme un véritable phénomène populaire. À chacun de leurs concerts, des foules immenses se déplacent pour chanter et danser sur les rythmes du zouk.

Le succès est tel que l’influence du groupe dépasse le simple cadre musical. Dans plusieurs pays africains, le zouk inspire de nouvelles générations d’artistes et contribue à l’émergence de nouveaux courants musicaux, dont la kizomba en Angola.

Jocelyne Béroard résumait parfaitement cette aventure dans les colonnes de Jeune Afrique :

Une preuve supplémentaire que la musique imaginée par Jacob Desvarieux avait réussi l’impensable : abolir les frontières linguistiques et culturelles pour toucher directement le cœur des peuples.

Et plus de quarante ans après la naissance de Kassav’, cette ferveur populaire ne s’était toujours pas éteinte.

En 2019, pour célébrer les quarante ans du groupe, les musiciens voient les choses en grand. Une tournée mondiale d’une ampleur exceptionnelle est organisée. Des festivals de l’Hexagone aux Zéniths de France, des îles du Pacifique aux scènes africaines, en passant par le Portugal, la Réunion, la Caraïbe et les Antilles, Kassav’ retrouve son public partout où le zouk a laissé son empreinte.

Partout, le constat est le même : les salles affichent complet et les générations se mélangent. Ceux qui ont découvert le groupe dans les années 1980 côtoient désormais leurs enfants et parfois même leurs petits-enfants. Rares sont les formations musicales capables de traverser ainsi les décennies sans perdre leur popularité.

Parmi les moments forts de cette tournée anniversaire figure une croisière musicale dans la Caraïbe, véritable cadeau offert aux fans les plus fidèles. Concerts, rencontres et célébrations rythment ce voyage avant un retour triomphal aux Antilles avec plusieurs dates en Martinique et un concert mémorable au stade de Baie-Mahault, en Guadeloupe.

Après une courte pause, le groupe reprend la route. La Caraïbe, l’Afrique et plusieurs autres destinations figurent de nouveau au programme. À Kigali, au Rwanda, comme dans de nombreuses villes africaines, les concerts se jouent à guichets fermés, confirmant une fois encore le lien particulier qui unit Kassav’ au continent africain.

Mais cette aventure est brutalement interrompue au début de l’année 2020 par la pandémie de Covid-19. Comme le reste du monde du spectacle, le groupe est contraint de suspendre ses activités et plusieurs dates internationales sont annulées.

Pour autant, Jacob Desvarieux ne reste jamais longtemps éloigné de la musique.

Toujours animé par la même curiosité artistique, il poursuit ses projets personnels et se consacre notamment à Nanm Kann, une formation réunissant plusieurs musiciens de renom parmi lesquels Stéphane Castry, Thomas Bellon, Jerryka Jacques-Gustave, Ronald Tulle et Jean-Philippe Meyniac.

Car au-delà de Kassav’, Jacob Desvarieux laisse derrière lui une œuvre monumentale. Compositeur, arrangeur, producteur et guitariste recherché, il a participé à des centaines d’enregistrements et collaboré avec des artistes venus de tous horizons.

Des Antilles à Haïti, de l’Afrique à la Caraïbe anglophone, en passant par la France et l’Europe, son talent a accompagné plusieurs générations de chanteurs et de musiciens. Une influence discrète parfois, mais considérable, qui dépasse largement le cadre du seul zouk et fait de lui l’un des artistes antillais les plus importants de son époque.

Jacob Desvarieux sur scène en 2019. Crédit photo : ELMS Photography ( Emrick LEANDRE)

Mais Jacob Desvarieux ne se résumait pas à la musique.

Au fil des années, l’artiste a également multiplié les expériences devant les caméras. Les amateurs de cinéma l’ont notamment aperçu dans Siméon d’Euzhan Palcy, où il interprète le personnage d’Isidore. Il a également participé à plusieurs productions audiovisuelles, parmi lesquelles le court-métrage Soulwash de Douglas Attal ou encore Switch de Frédéric Schoendoerffer. À la télévision, il est apparu dans des séries populaires comme Femmes de loi et plus récemment dans The Young Pope.

Cette curiosité artistique permanente témoigne de l’étendue de son talent. Musicien, compositeur, arrangeur, chanteur, acteur : Jacob Desvarieux n’a jamais cessé d’explorer de nouveaux horizons.

Au cours de plus de quarante années de carrière, son travail a été salué par les plus hautes distinctions françaises. Il a notamment été élevé au rang d’Officier de la Légion d’honneur et d’Officier de l’Ordre des Arts et des Lettres, en reconnaissance de son immense contribution à la culture française et au rayonnement des cultures créoles.

Les chiffres eux-mêmes donnent la mesure de son héritage. Avec Kassav’, il a remporté plusieurs disques d’or et de platine, vendu des millions d’albums et rempli des salles de spectacle sur plusieurs continents. Peu de groupes français peuvent se targuer d’avoir connu une telle longévité et une telle influence internationale.

Car Kassav’ n’a pas seulement marqué les Antilles. Le groupe a réussi l’exploit de faire connaître la langue créole, la culture guadeloupéenne et martiniquaise ainsi que le zouk aux quatre coins du monde. Pendant plus de quarante ans, Jacob Desvarieux et ses compagnons ont porté haut les couleurs de leur identité, souvent loin des projecteurs médiatiques qui éclairaient d’autres formations françaises.

Et pourtant, malgré les distinctions, les records et les tournées mondiales, Jacob Desvarieux est resté fidèle à ce qu’il a toujours été : un passionné de musique, un défenseur de la culture créole et un artiste profondément attaché à ses racines.

Quatre ans après sa disparition, ses chansons continuent d’accompagner les fêtes de famille, les mariages, les concerts, les carnavals et les moments de vie de millions de personnes à travers le monde. Sa guitare s’est tue, mais son œuvre continue de résonner.

Plus qu’un musicien, Jacob Desvarieux était un passeur de mémoire, un bâtisseur de ponts entre les peuples et l’un des plus grands ambassadeurs que les Antilles françaises aient jamais connus.

Alors aujourd’hui encore, une seule chose s’impose :

Merci Jacob. Mission accomplie.

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