Eau en Guadeloupe : quatre résolutions pour sauver un réseau à bout de souffle

Après des années de coupures d’eau à répétition, de promesses politiques non tenues et de dysfonctionnements dénoncés de toutes parts, la crise de l’eau en Guadeloupe atteint un point critique. Réunis en Congrès à Basse-Terre, élus, État et acteurs économiques ont adopté plusieurs résolutions destinées à redresser le SMGEAG et reconstruire un réseau en perdition. Reste désormais à savoir si ces annonces marqueront un véritable tournant ou un nouvel épisode d’un feuilleton qui dure depuis trop longtemps.

Karukéra, c’est le nom originel de la Guadeloupe. En langue amérindienne, il signifie « l’île aux belles eaux ». Un nom qui sonne aujourd’hui comme une ironie cruelle tant l’archipel est confronté à une crise de l’eau devenue chronique.

Depuis plusieurs années, la Guadeloupe vit au rythme des « tours d’eau », ces coupures programmées qui privent régulièrement des milliers d’habitants d’un accès normal à l’eau potable. Un sujet que la presse locale relaie quotidiennement et qui s’est imposé comme l’un des principaux marqueurs de l’échec des politiques publiques sur le territoire.

Depuis plus d’une décennie, la question de l’eau revient de manière récurrente dans les débats politiques. Entre promesses électorales et déclarations d’intention, la population, elle, oscille entre colère, lassitude et résignation. Lors de son élection à la présidence de la Région Guadeloupe en 2015, puis lors de sa réélection en 2021, Ary Chalus avait promis de régler rapidement ce problème. Pourtant, la situation ne cesse de se dégrader. Pour les plus critiques, l’affaire de l’eau est devenue l’un des plus grands scandales politico-financiers de l’histoire récente de la Guadeloupe.

Des coupures qui peuvent durer plusieurs jours, parfois plusieurs semaines. Particuliers, établissements scolaires, structures hospitalières, professionnels du tourisme : personne n’est épargné.

Pour faire face à ces pénuries à répétition, de nombreux habitants ont dû s’adapter. Les citernes, autrefois réservées à quelques foyers, sont devenues indispensables dans de nombreuses maisons individuelles. Une solution qui reste inaccessible à une partie de la population vivant en immeuble ou dans les logements sociaux, particulièrement exposée aux conséquences de cette crise.

Même durant la pandémie de Covid-19, alors que le lavage régulier des mains constituait l’une des principales mesures sanitaires pour limiter la propagation du virus, des milliers de Guadeloupéens ont continué à vivre sans eau courante.

C’est dans ce contexte qu’est né le SMGEAG (Syndicat Mixte de Gestion de l’Eau et de l’Assainissement de Guadeloupe), créé sur les ruines du SIAEAG, alors en pleine déliquescence.

Institué par la loi n°2021-513 du 29 avril 2021 dans le cadre de la réforme de la gouvernance de l’eau en Guadeloupe, le syndicat est officiellement entré en fonction le 1er septembre 2021. Il a repris la gestion de l’eau potable, de l’assainissement collectif et non collectif, de la défense incendie ainsi que des eaux pluviales urbaines sur la quasi-totalité de l’archipel, à l’exception de Marie-Galante.

Sur le papier, la réforme devait marquer une rupture avec l’ancien système de gestion, fragmenté entre plusieurs opérateurs et régulièrement accusé de mauvaise gouvernance. Mais cinq ans plus tard, le constat est sévère.

Les présidents se succèdent à la tête du syndicat sans parvenir à enrayer la crise. Après la démission de Jean-Louis Francisque en octobre 2024, puis le départ de Ferdy Louisy en juin 2026, Henri Yacou a pris les commandes du SMGEAG. Pourtant, pour les usagers, rien ne semble avoir changé.

Les coupures persistent. Les factures continuent d’arriver. Et lorsque l’eau coule enfin au robinet, sa qualité est parfois remise en question.

Comme si cela ne suffisait pas, un nouveau scandale environnemental pointe désormais à l’horizon.

Plusieurs scientifiques et associations écologistes alertent sur les conséquences des rejets issus de certaines stations d’épuration. Des apports excessifs en phosphore, nitrates et azote favoriseraient la prolifération d’algues qui étouffent progressivement les récifs coralliens.

Selon plusieurs observations, près de 50 % des coraux de Guadeloupe auraient disparu en seulement trois ans.

Parallèlement, le SMGEAG a également été épinglé par la Chambre régionale des comptes pour ses difficultés financières, son organisation interne défaillante, sa gestion des ressources humaines et sa dépendance aux financements publics. En Guadeloupe, le SMGEAG est un bateau qui fait naufrage. – The Link Fwi

Pour beaucoup, le syndicat ressemble aujourd’hui à un navire en perdition chargé de réparer un système déjà à bout de souffle.

Un plan d’action structuré autour de six priorités

Le plan d’action présenté lors du Congrès repose sur six piliers fondamentaux :

  1. Garantir la disponibilité de l’eau ;
  2. Assurer une information fiable aux usagers ;
  3. Améliorer la qualité sanitaire de l’eau distribuée ;
  4. Mettre en place une facturation plus juste ;
  5. Accélérer les réparations chez les usagers ;
  6. Renforcer le suivi citoyen.

Pour atteindre ces objectifs, d’importants investissements devront être consentis afin de moderniser un réseau vieillissant et fortement dégradé.

Les besoins financiers identifiés sont les suivants :

  • 5 millions d’euros par an pour poursuivre le renouvellement des compteurs d’eau ;
  • 15 millions d’euros par an pour le remplacement des branchements vétustes ;
  • 4,5 millions d’euros pour améliorer la gestion de la pression sur les réseaux d’adduction et les secteurs à fort dénivelé ;
  • 5 millions d’euros par an pour lancer un vaste programme de réparation des fuites après compteur ;
  • 5 millions d’euros par an pour remplacer les installations provisoires, souvent qualifiées de « ficelles », par des infrastructures pérennes et structurées.

Le cabinet ARFI souligne également que le site de Vernou, à Capesterre-Belle-Eau, produit actuellement davantage d’eau que nécessaire. Une amélioration de la communication du SMGEAG avec les usagers figure également parmi les recommandations formulées.

Un résident remplissant un récipient d’eau d’une source naturelle à Trois-Rivières, en Guadeloupe, en 2018. © Cedrick Isham Calvados / AFP

Plus de 213 millions d’euros d’investissements sur cinq ans

La programmation budgétaire prévoit plus de 213,5 millions d’euros d’investissements sur les cinq prochaines années afin d’engager les travaux prioritaires.

Aujourd’hui, près de 40 % de la population guadeloupéenne est touchée par les tours d’eau. L’objectif affiché est de réduire ce taux à 15 % d’ici 2029, avec une disparition progressive de ces coupures tournantes à l’horizon 2031.

Pour y parvenir, le plan s’appuie sur quatre leviers majeurs : la modernisation des infrastructures, la détection active des fuites, l’amélioration de la qualité et de la rapidité des réparations, ainsi qu’une meilleure gestion de la pression dans les réseaux.

Dans le même temps, Harry Placide, directeur territorial du SMGEAG, a annoncé l’acquisition d’un logiciel de supervision permettant de piloter le réseau en temps réel. Sa mise en service est prévue dès le mois de juillet sur trois premières zones : Le Gosier, Pointe-à-Pitre et Trois-Rivières.

Première résolution : un plan d’urgence de résilience hydrique

La première résolution du Congrès, présentée par le maire de Capesterre-Belle-Eau, Jean-Philippe Courtois, porte sur la mise en œuvre d’un plan d’urgence quadriennal de résilience hydrique destiné à améliorer l’accès à l’eau potable, réduire les fuites et moderniser les équipements d’assainissement.

Plusieurs élus, parmi lesquels Fabrice Minatchy, David Nebor, Thierry Abelli, Olivier Serva et Christian Baptiste, ont proposé différents amendements afin de renforcer le texte, notamment sur les articles relatifs à la programmation des travaux, aux aides aux particuliers et au financement des infrastructures.

À l’issue des débats, la résolution a été adoptée à l’unanimité.

Les huit mesures principales

Article 1 : Adoption d’un plan d’urgence quadriennal de résilience hydrique.

Article 2 : Réduction de 10 000 fuites par an, réhabilitation des réseaux et modernisation des unités de traitement afin d’améliorer la continuité du service.

Article 3 : Priorité donnée aux territoires les plus exposés aux coupures d’eau.

Article 4 : Mise en place d’une programmation opérationnelle territorialisée.

Article 5 : Renforcement des aides à l’installation de citernes d’eau de pluie, à la mise aux normes des systèmes d’assainissement individuels et à la réparation des fuites après compteur.

Article 6 : Lancement d’un programme d’investissement sur dix ans pour le développement de nouveaux forages et l’interconnexion des réseaux.

Article 7 : Équipement progressif de l’ensemble des écoles de Guadeloupe en citernes tampons.

Article 8 : Création d’un comité de suivi trimestriel chargé d’évaluer l’avancement du plan.

À l’issue du vote, le président du Congrès des élus a été mandaté pour transmettre officiellement cette résolution au Gouvernement.

« L’eau ne peut pas payer l’eau »

La deuxième résolution a été portée par le maire de Lamentin, Jocelyn Sapotille. Elle vise à définir un calendrier précis afin que le plan d’action puisse entrer pleinement en vigueur dès le début de l’année 2027.

Au cours des échanges, le président du Conseil départemental, Guy Losbar, a insisté sur la nécessité de réduire progressivement le déficit du SMGEAG grâce à une meilleure maîtrise des dépenses.

Mais c’est surtout l’intervention du préfet de Région, Thierry Devimeux, qui a marqué les débats.

« L’eau ne peut pas payer l’eau », a-t-il déclaré, estimant que le redressement du syndicat passe nécessairement par une restructuration profonde de son modèle économique.

Le représentant de l’État a plaidé pour un programme d’investissement de près de 100 millions d’euros par an et appelé à la construction d’un véritable « pacte financier » associant l’État, les collectivités et les partenaires institutionnels afin de financer durablement l’eau potable, l’assainissement et la défense incendie.

Le préfet a également évoqué la nécessité de réduire le déficit du SMGEAG d’ici 2031, notamment par le retransfert d’une partie des agents vers les collectivités qui avaient initialement transféré cette compétence aux syndicats de l’eau.

Un pacte financier pour sauver le SMGEAG

L’État pourrait contribuer à hauteur de 14 millions d’euros par an via le dispositif COROM. En complément, la Région, le Département et les EPCI seraient appelés à participer à l’effort financier afin de couvrir un déficit estimé à 30 millions d’euros par an.

La résolution prévoit également :

  • un plan de retour progressif à l’équilibre budgétaire ;
  • une réorganisation des ressources humaines sans suppression de postes ;
  • la mobilisation de nouveaux financements ;
  • l’accompagnement du déploiement de la future régie Archipel’Eau ;
  • une meilleure représentation des usagers dans la gouvernance ;
  • l’amélioration de l’information du public en cas de coupures ou de problèmes de qualité de l’eau.

Après plusieurs heures de discussions, le texte a finalement été adopté à une très large majorité. Un seul élu a voté contre.

Troisième résolution : vers une Opération d’Intérêt National

Présentée par la sénatrice Solanges Nadille, la troisième résolution demande à l’État de prendre la direction d’une vaste Opération d’Intérêt National (OIN) consacrée à la reconstruction du système d’eau et d’assainissement en Guadeloupe.

Les élus souhaitent que l’État assure le pilotage stratégique de ce chantier exceptionnel et finance jusqu’à 70 % des investissements nécessaires.

Le texte prévoit également :

  • la création d’un mécanisme spécifique de portage financier des grands travaux ;
  • l’adaptation des règles budgétaires et fiscales ;
  • la mise en place d’une structure inspirée de la CADES afin d’isoler et traiter les dettes historiques du SIAEAG et du SMGEAG ;
  • la création d’avantages fiscaux favorisant les équipements de récupération des eaux de pluie pour les particuliers et les entreprises.

Une quatrième résolution tournée vers les usagers

Enfin, les élus ont adopté à l’unanimité une quatrième résolution consacrée à l’accompagnement des populations les plus touchées par la crise de l’eau.

Parmi les principales mesures :

  • la création d’une tarification sociale de l’eau ;
  • la mise en place d’un dispositif d’aide pour l’achat d’eau potable lors des pénuries prolongées ;
  • la création d’un « Chèque Eau » destiné aux ménages les plus modestes ;
  • le développement de formations et de parcours d’insertion dans les métiers de l’eau ;
  • l’intégration de clauses favorisant l’emploi local dans les futurs marchés publics liés à l’eau et à l’assainissement.

À l’issue de près d’une journée de débats, les élus guadeloupéens ont affiché une volonté commune : sortir enfin d’une crise de l’eau qui dure depuis trop longtemps. Reste désormais à transformer les résolutions votées en réalisations concrètes sur le terrain.

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