Cinq ans après le drame, quatre hommes condamnés pour l’assassinat de Jovenel Moïse

Quatre hommes ont été reconnus coupables par un tribunal Fédéral aux États-Unis pour leur implication dans le complot ayant conduit à l’assassinat de Jovenel Moïse. Derrière ce procès historique se dessinent les contours d’une affaire mêlant réseaux internationaux avec des mercenaires, des intérêts politiques locaux et effondrement de l’Etat haïtien. Un dossier explosif dont on ne connaitra certainement jamais le fin mot.

Haïti, pays mythique entré dans l’Histoire pour avoir été la première nation noire indépendante née d’une révolte d’esclaves africains. Premier État à avoir défié la domination coloniale et refusé l’ordre racial imposé par les puissances occidentales. Lumière dans la pénombre de la colonisation, Haïti a longtemps incarné un symbole d’espoir pour de nombreux peuples opprimés aspirant à la liberté et à l’émancipation. Pourtant, cette liberté chèrement conquise face aux Français, aux Britanniques, aux Espagnols et plus tard aux États-Unis, le pays l’a payée au prix fort.

Aujourd’hui, l’ancienne “Première République noire” n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut. Depuis la chute du régime autoritaire des Duvalier, père et fils — François et Jean-Claude —, la nation haïtienne lutte en permanence pour sa survie.

Entre les cyclones dévastateurs et les tremblements de terre meurtriers, notamment celui de 2010, d’une magnitude comprise entre 7,0 et 7,3, qui a causé la mort de plus de 280 000 personnes, fait près de 300 000 blessés et laissé plus de 1,3 million de sans-abri, le pays caribéen peine à se relever. Pire encore, il s’enfonce dans une crise sociétale sans précédent.

Entre pauvreté grandissante, économie paralysée, instabilité institutionnelle et violences politiques, l’autre grande plaie d’Haïti demeure la violence des gangs armés qui se disputent le contrôle de Port-au-Prince. Le pays francophone des Grandes Antilles connaît depuis plus d’une décennie une situation sécuritaire de plus en plus alarmante.

La situation a basculé le 7 juillet 2021. Ce jour-là, Haïti, mais aussi l’ensemble du monde politique caribéen et international, a été ébranlé par l’assassinat du président de la République, Jovenel Moïse. Considéré par certains comme l’un des derniers espoirs de stabilisation du pays, sa mort brutale a marqué un coup d’arrêt à l’élan de développement que tentait de retrouver la nation caribéenne.

La vie du président haïtien a été arrachée dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, alors qu’il se trouvait dans sa résidence privée, aux côtés de son épouse. À l’époque, nous révélions déjà sur notre ancien site les contours d’un complot aux ramifications internationales. Un commando d’hommes lourdement armés, parlant anglais et espagnol, accompagné d’interprètes créolophones chargés de communiquer avec les membres de la sécurité présidentielle, avait pénétré dans l’enceinte pourtant ultra-sécurisée de la résidence.

Les membres du commando, présentés par la suite comme des mercenaires colombiens, avaient affirmé appartenir à la DEA, l’agence américaine de lutte contre le narcotrafic. Leur mission officielle : procéder à une opération de contrôle au domicile présidentiel. Une fois à l’intérieur, ils auraient ordonné aux agents de sécurité de déposer leurs armes sous la menace. Après avoir neutralisé la garde présidentielle, ils se seraient dirigés vers les appartements du chef de l’État et auraient ouvert le feu à plusieurs reprises sur Jovenel Moïse, qui succombera sur place. Son épouse, Martine Moïse, sera grièvement blessée lors de l’attaque.

Pour prouver l’exécution de leur mission, certains membres du commando auraient envoyé, à 1 h 58 du matin, une photo du corps ensanglanté du président depuis un téléphone jetable, selon les éléments présentés au procès.

Quelques jours après l’assassinat du chef de l’État, grâce à une coopération internationale, dix-huit Colombiens et trois Haïtiens de nationalité américaine avaient été arrêtés. Mais selon les éléments de l’enquête, ce sont au total 44 personnes qui seraient liées, directement ou indirectement, au meurtre du président haïtien. L’enquête locale s’est toutefois progressivement enlisée dans un système judiciaire fragilisé par l’insécurité, les pressions politiques et les menaces visant les magistrats.

Il faut dire que, selon les révélations du The New York Times, il s’agissait d’un vaste complot mêlant entrepreneurs haïtiens installés à Miami ou en Haïti, personnalités influentes de la diaspora et mercenaires colombiens recrutés comme hommes de main.

Une affaire tentaculaire qui avance lentement, mais qui continue malgré tout de suivre son cours judiciaire.

Depuis l’assassinat de Jovenel Moïse, Haïti sombre toujours davantage dans l’insécurité. La violence des gangs fait vaciller les autorités en place. Ces bandes armées pillent, enlèvent, violent et assassinent quiconque se trouve sur leur passage. Elles contrôlent aujourd’hui plus de 80 % de la capitale haïtienne et les crimes violents se multiplient. Face à elles, une police sous-équipée, sous-entraînée, en sous-effectif, minée par la corruption et affaiblie par des années d’embargo sur les armes.

Les violences se concentrent principalement dans les territoires contrôlés par les gangs. Ceux-ci continuent de commettre de graves violations des droits humains : assassinats ciblés, enlèvements, extorsions, destructions de biens et exécutions sommaires. Une situation extrêmement préoccupante selon Organisation des Nations unies, qui évoque 1 642 personnes tuées et 745 blessées entre janvier et mars 2026.

Le Bureau intégré des Nations unies en Haïti cite notamment le cas d’un garçon de 13 ans exécuté en mars pour avoir laissé s’envoler un cerf-volant alors qu’il servait de « guetteur » pour un gang.

Dans l’Artibonite, les violences ont atteint un nouveau seuil à la fin du mois de mars. Entre le 29 et le 31 mars, plusieurs gangs ont lancé des attaques coordonnées contre seize localités du Bas-Artibonite, ciblant notamment des groupes d’autodéfense. Au moins 83 personnes ont été tuées et 38 blessées. Certaines victimes ont été sorties de chez elles en pleine nuit avant d’être exécutées devant leur domicile.

Le rapport indique également que plus de 69 % des victimes ont été tuées ou blessées lors d’opérations menées par les forces de sécurité contre les gangs, parfois avec l’appui d’une société militaire privée utilisant des drones.

Parmi les victimes figurent au moins 69 civils, dont cinq enfants. Deux fillettes de 7 et 9 ans ont notamment été grièvement blessées après la chute d’un drone dans la cour de leur maison à Martissant.

Le BINUH fait aussi état d’allégations persistantes d’exécutions sommaires impliquant des policiers. Ces incidents auraient causé la mort de 33 personnes.

Face à cette crise, l’ONU appelle les autorités haïtiennes et la communauté internationale à renforcer la lutte contre le trafic d’armes, accélérer les réformes judiciaires et garantir que toutes les opérations de sécurité respectent strictement les droits humains.

Une situation explosive, mais une quête de justice qui se poursuit

Malgré cette situation intérieure chaotique, la justice américaine poursuit ses investigations. En 2023, un premier suspect a été condamné à la prison à perpétuité par un juge fédéral à Miami, aux États-Unis : Rodolphe Jaar.

Cet homme d’affaires de nationalités haïtienne et chilienne, en fuite pendant plus de six mois après l’assassinat de Jovenel Moïse, avait été arrêté en janvier 2022. Il avait accepté de venir volontairement aux États-Unis après avoir été détenu en République dominicaine, pays frontalier d’Haïti.

Durant sa cavale, Rodolphe Jaar avait reconnu, dans une interview accordée au The New York Times, avoir contribué au financement et à la préparation de l’attaque. Il avait également révélé que plusieurs personnes impliquées pensaient pouvoir exercer une influence sur la politique haïtienne après la disparition du président.

Selon les documents judiciaires, Rodolphe Jaar avait auparavant servi d’informateur pour la DEA, l’agence fédérale américaine chargée de lutter contre le trafic de stupéfiants. Dix ans plus tôt, il avait déjà été condamné dans une affaire de trafic de drogue.

Le dossier d’inculpation affirme également qu’il aurait fourni des armes ainsi qu’un logement aux mercenaires colombiens impliqués dans l’opération. Extradé de République dominicaine en janvier 2023, il espérait obtenir la clémence de la justice américaine en coopérant avec les enquêteurs afin d’aider à élucider cette affaire complexe. Mais ses aveux n’auront finalement pas permis d’alléger sa peine. Il purge désormais une peine de prison à perpétuité dans une prison fédérale américaine.

Rodolphe Jaar mugshot après son arrestation en République Dominicaine

Trois ans après une première condamnation dans ce dossier tentaculaire, le vendredi 8 mai, au terme de neuf semaines de procès, un jury fédéral américain a déclaré coupables Antonio Intriago, Vénézuélo-Américain de 63 ans, Arcangel Pretel Ortiz, Colombien de 53 ans, Walter Veintemilla, Équato-Américain de 57 ans, ainsi que James Solages, Américano-Haïtien de 40 ans. Tous encourent désormais la réclusion criminelle à perpétuité. Leur peine sera prononcée à une date ultérieure.

Les quatre hommes ont été reconnus coupables de complot visant à assassiner ou enlever le président haïtien, de soutien matériel à cette opération, ainsi que de violation de la loi américaine sur la neutralité, pour s’être engagés depuis le territoire des États-Unis dans une expédition militaire illégale à l’étranger.

Un complot organisé depuis la Floride

Selon les procureurs américains, le sud de la Floride aurait servi de base logistique et financière à l’opération visant à renverser Jovenel Moïse. Les enquêteurs estiment que les accusés espéraient obtenir d’importants contrats de sécurité et des avantages économiques à la suite de l’installation d’un nouveau pouvoir en Haïti.

Antonio Intriago et Arcangel Pretel Ortiz dirigeaient des sociétés de sécurité privées basées en Floride, tandis que Walter Veintemilla occupait une fonction clé au sein d’une autre structure du même secteur. Les autorités américaines affirment que ces entreprises ont participé à la préparation, à l’organisation et au financement du projet.

L’enquête met également en cause le rôle de Christian Emmanuel Sanon, médecin et pasteur haïtiano-américain, présenté comme un potentiel successeur de Jovenel Moïse en cas de renversement. Sanon, qui doit être jugé séparément pour raisons médicales, aurait initialement convaincu plusieurs accusés de financer une opération visant à contraindre le président haïtien à quitter le pouvoir.

Mais ce projet aurait ensuite dérivé vers un véritable complot d’assassinat.

Les enquêteurs soupçonnent également Joseph Félix Badio, ancien responsable de l’unité anticorruption sous l’administration Moïse, d’avoir joué un rôle central dans cette évolution. Il est actuellement détenu en Haïti, sans avoir encore été jugé.

L’ancienne Première dame, Martine Moïse, grièvement blessée lors de l’attaque, avait été transférée aux États-Unis pour être soignée. Premier témoin entendu au procès, elle a raconté devant les jurés avoir été réveillée par des tirs au milieu de la nuit. Par l’intermédiaire d’un interprète créole, elle a affirmé que son mari lui aurait alors dit :

« Chérie, nous sommes morts. »

President Jovenel Moise sits at the Presidential Palace during an interview with AFP in Port-au-Prince, October 22, 2019. – Haitians fed up with poverty and miserable living conditions call him corrupt and incompetent, and want him to resign. But in an interview with AFP President Jovenel Moise is evasive about yielding and offers only vague ideas for making things better for his countrymen. The poorest country in the Americas has been roiled for two months by violent protests that were triggered by fuel shortages.They have now morphed into a broader campaign against the president, who come to power in 2017 in an election that some called fraudulent. (Photo by Valerie Baeriswyl / AFP)

Un pays plongé encore plus profondément dans le chaos

Après l’attaque, les autorités haïtiennes avaient rapidement arrêté une quarantaine de suspects, dont une vingtaine de mercenaires colombiens. Mais l’enquête locale s’est progressivement enlisée dans un système judiciaire fragilisé par l’insécurité, les pressions politiques et les menaces visant les magistrats.

La justice américaine, compétente pour juger les complots organisés depuis le territoire des États-Unis, a finalement inculpé onze personnes dans cette affaire. Avant ce procès, plusieurs accusés avaient déjà plaidé coupables, parmi lesquels un ancien sénateur haïtien, un homme d’affaires et d’anciens militaires colombiens.

Malgré ces condamnations, de nombreuses zones d’ombre subsistent autour de l’assassinat de Jovenel Moïse. Pour une grande partie de la population haïtienne, ce procès historique n’a pas encore permis de faire toute la lumière sur l’un des crimes politiques les plus marquants de l’histoire récente de la Caraïbe.

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