Claudette Colvin, l’adolescente oubliée qui a défié la ségrégation, est morte

NEW YORK, NEW YORK - MARCH 05: Claudette Colvin, Civil Rights Activist speaks onstage during the 2020 Embrace Ambition Summit by the Tory Burch Foundation at Jazz at Lincoln Center on March 05, 2020 in New York City. (Photo by Craig Barritt/Getty Images for Tory Burch Foundation)

Le 2 mars 1955, neuf mois avant Rosa Parks, Claudette Colvin refuse de céder sa place à une passagère blanche dans un bus de Montgomery, bravant les lois ségrégationnistes Jim Crow. Elle n’a que 15 ans lorsqu’elle se dresse face à l’injustice. Un acte fondateur, longtemps relégué dans l’ombre de l’histoire officielle. Claudette Colvin s’est éteinte ce mercredi 14 janvier 2026, à l’âge de 86 ans.

Son nom ne vous dit certainement rien et c’est normal, puisque l’histoire officielle de la lutte contre la ségrégation raciale aux USA a préféré mettre en avant Rosa Parks. Pourtant, Claudette Colvins a été une pionnière. Elle n’a pas seulement précédé Rosa Parks. Elle a tenu, à 15 ans, là où tout poussait à plier. Et parfois, l’Histoire commence ainsi : par une adolescente qui dit « non ».

Née le 5 septembre 1939 à Pine Level, dans l’Alabama rural, Claudette Colvin grandit dans un Sud profondément raciste. À Montgomery, dans le quartier défavorisé de King Hill, elle découvre très jeune l’injustice systémique. Au lycée, elle s’engage auprès de la NAACP et se nourrit des figures de Harriet Tubman ou Sojourner Truth. « Nous, les élèves noirs, nous nous rabaissions constamment », écrira-t-elle plus tard. Le mot « nègre » la faisait pleurer.

Un événement la marque à jamais : l’exécution de son camarade Jeremiah Reeves, 16 ans, condamné à mort après des aveux extorqués pour le viol présumé d’une femme blanche. Cette injustice radicalise son refus de plier.

Neuf mois avant le geste devenu mondialement célèbre de Rosa Parks, cette adolescente noire de Montgomery avait déjà ouvert une brèche dans l’ordre racial imposé par les lois Jim Crow. Le 2 mars 1955, alors qu’elle rentre du lycée, Claudette Colvin est assise dans un bus municipal. À mesure que des passagers blancs montent, le conducteur exige que les Noirs libèrent leurs sièges. Elle refuse.

On March 2, 1955, at age 15, Claudette Colvin refused to give up her seat to a white woman while riding a bus in Montgomery, Alabama.

« J’avais payé ma place. C’était un droit constitutionnel », racontera-t-elle des décennies plus tard. Lorsque deux policiers l’interpellent, elle tient bon. Elle dira s’être sentie « clouée » à son siège. Menottée, insultée, jetée à l’arrière d’une voiture de police, elle est emprisonnée. Elle devient la première Afro-Américaine à plaider non coupable dans une affaire de ségrégation dans les transports publics.

Rapidement libérée grâce à une collecte solidaire, elle est accueillie en héroïne dans son quartier, où des voisins montent la garde devant sa maison. Mais l’élan retombe vite. Condamnée pour trouble à l’ordre public, violation des lois ségrégationnistes et agression sur représentants de l’ordre, elle fait appel, sans succès.

Mais Claudette Colvin n’a pas le « bon profil » pour incarner le mouvement. Encore mineure, issue d’un milieu modeste, à la peau foncée, elle apprend qu’elle est enceinte d’un homme plus âgé. La NAACP craint que sa situation ne fragilise la cause. « Rosa Parks était adulte, plus fiable. Elle avait une autorité naturelle », expliquera-t-elle sans amertume.

Le 1er décembre 1955, Rosa Parks refuse à son tour de céder sa place. Son arrestation déclenche le boycott historique des bus de Montgomery, mené par Martin Luther King. Pendant 381 jours, les transports publics sont paralysés. Parks est licenciée, contrainte de quitter la ville. Le combat s’intensifie.

Lorsque l’affaire Parks s’enlise devant les tribunaux locaux, la NAACP change de stratégie. Le dossier de Claudette Colvin, associé à celui de trois autres passagères, devient la base d’une action fédérale : Browder v. Gayle. Le 5 juin 1956, deux juges déclarent la ségrégation dans les bus inconstitutionnelle. Le 13 novembre 1956, la Cour suprême confirme : les lois Jim Crow dans les transports publics violent le 14ᵉ amendement.

La victoire juridique est historique. Mais pour Claudette Colvin, la vie reste rude. Rejetée, sans emploi, exclue du système scolaire, elle devient mère à 17 ans donnant naissance à son fils Raymond alors qu’elle a 17 ans. Selon ses propres dire, l’enfant était si pâle de peau que des gens accusèrent Claudette Colvin d’avoir eu cet enfant avec un Blanc. Elle quitte Montgomery en 1958 pour New York. Elle y devient aide-soignante et se tait longtemps sur son passé.

Ce n’est qu’avec les années qu’elle accepte de raconter son histoire. « Je me sens très, très fière. J’ai l’impression que ce que j’ai fait a été une étincelle », confiait-elle en 2005. Sa biographie recevra un National Book Award en 2009. Des rues porteront son nom. En décembre 2021, sa condamnation sera enfin effacée de son casier judiciaire, 66 ans après les faits.

La fondation Claudette Colvin a annoncé mardi le décès de celle qui, à 15 ans, a défié l’Amérique ségrégationniste bien avant que son nom n’entre tardivement dans l’histoire. Claudette Colvin est morte à 86 ans, laissant derrière elle le souvenir d’un courage précoce, longtemps relégué dans l’ombre.

Claudette Colvin sits for a portrait on February 5, 2009, in New York.  Julie Jacobson/AP/File

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