Le 26 mars restera une date symbolique. L’ONU a reconnu l’esclavage comme crime contre l’humanité, une avancée portée notamment par le Ghana, à l’origine de la résolution. Le texte a été adopté par 123 voix favorables. Trois pays, l’Argentine, Israël et les États-Unis, ont voté contre, tandis que 52 États se sont abstenus, dont la France. Une position qui ne manque pas d’interroger.
Le 26 mars dernier, la presse locale et internationale a relayé une nouvelle historique : l’ONU a reconnu, à travers une résolution portée par le Ghana et défendue par le président ghanéen John Dramani Mahama, que l’esclavage constitue un crime contre l’humanité.
La résolution précise que « la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé des Africains constituent les plus graves crimes contre l’humanité, en raison de la rupture décisive qu’ils ont provoquée dans l’histoire mondiale, de leur ampleur, de leur durée, de leur caractère systémique, de leur brutalité et de leurs conséquences durables, qui continuent d’influer sur la vie de tous les peuples à travers des systèmes racialisés de travail, de propriété et de capital ».
Le texte a été adopté par 123 États membres. Trois pays, l’Argentine, Israël et les États-Unis ont voté contre, tandis que 52 se sont abstenus, illustrant les divisions persistantes sur la question des réparations et de la reconnaissance historique. L’esclavage est un crime contre l’humanité selon l’ONU – The Link Fwi
Parmi les nations qui se sont abstenues figure la France. Un choix diplomatique qui interpelle, quand on sait que Paris a été l’un des pays ayant le plus participé et profité du commerce transatlantique des esclaves, basé sur l’exploitation d’êtres humains en raison de la couleur de leur peau. Il est important de rappeler que la France a été le premier pays à reconnaître l’esclavage comme crime contre l’humanité, grâce à la Loi Taubira votée en 2001.
Pour autant, cette abstention n’étonne guère si l’on se remémore qu’en 2017, le Conseil constitutionnel a censuré l’extension du délit de négationnisme à l’esclavage colonial, au motif d’une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression. Une ambivalence bien française, alors même que le devoir de mémoire et le travail de reconnaissance historique avaient été affirmés par la Loi Taubira.
Des voix se sont élevées pour dénoncer cette position, à commencer par celle de Victorin Lurel. L’ancien président de région et ministre des Outre-mer estime que, par son choix, la France, ainsi que tous les pays s’étant abstenus ou ayant voté contre, fragilise la réconciliation des mémoires. Selon lui, cette décision constitue une illustration frappante des raisons pour lesquelles le monde dit « occidental » peut susciter du rejet auprès des pays dits « en développement ». Pour le sénateur, il s’agit d’une faute morale, historique, diplomatique et politique, alors que le poison des idéologies racistes et négationnistes continue de progresser.

Le Mémorial ACTe, par la voix de son président Raphaël Lapin, dénonce l’incohérence de la décision française de s’abstenir, aux côtés de plusieurs autres États membres de l’Union européenne, dont beaucoup ont historiquement participé au commerce triangulaire. Pour l’institution, cette position révèle une contradiction profonde :
la France est, depuis la loi Taubira du 21 mai 2001, le premier pays au monde à avoir reconnu la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Cette avancée législative majeure impose une cohérence entre la parole nationale et le positionnement international de la République.
Pays des Lumières et des Droits de l’Homme, la France aurait dû se tenir du côté de ceux qui ont soutenu la résolution portée par le Ghana.
Nous formons le vœu que la France puisse réaffirmer clairement son engagement en faveur d’une reconnaissance internationale pleine et entière de la gravité exceptionnelle de la traite transatlantique et de l’esclavage colonial dans les Amériques, et contribuer activement aux initiatives visant à mieux prendre en compte leurs héritages contemporains. […] La France, patrie des droits de l’Homme, ne peut demeurer spectatrice lorsque l’humanité tente de nommer l’une de ses fractures fondatrices. L’abstention, lorsqu’il s’agit d’un crime-monde, n’est jamais neutre : elle devient un langage ».
Le Macte entend se positionner comme une force de proposition et un partenaire de l’Etat afin de faire avancer cette question, ainsi, il pourrait notamment être envisagé :
– de préciser publiquement la position de la France à la suite de ce vote ;
– de soutenir les dynamiques internationales de justice mémorielle et de lutte contre les discriminations héritées de l’histoire esclavagiste ; –de renforcer les politiques de transmission et d’éducation, en lien avec les institutions culturelles et mémorielles nationales, dont le Mémorial ACTe, afin qu’il assume pleinement son rôle d’établissement national en charge de ces questions tel que vous l’avez
souhaité dès 2019 ; – d’accélérer les coopérations patrimoniales relatives à la circulation des œuvres, des archives et des savoirs ; – d’ouvrir un dialogue institutionnel national et international relatif aux réparations associant les principaux lieux de recherches scientifiques, de mémoire, et de décision publique afin de traduire ces orientations en actions concrètes sur les territoires.



L’esclavage, un crime contre l’humanité collectif :
Entre 12 et 18 millions. C’est le nombre estimé d’Africains déportés d’Afrique subsaharienne vers les Amériques entre le milieu du XVIIe siècle et les années 1850. Si l’esclavage n’est pas né avec les Européens, ce sont néanmoins ces derniers qui ont structuré, industrialisé et étendu la traite transatlantique, jusqu’à l’imposer dans des régions d’Afrique où elle n’existait pas. Fondé sur une idéologie profondément raciste, le système esclavagiste s’est surtout imposé comme un commerce extrêmement lucratif, profitant aussi bien aux négriers qu’aux puissances coloniales.
Pendant près de quatre siècles, le continent africain a été vidé d’une partie de sa population. Des millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont été arrachés à leurs terres pour être déportés vers les plantations des Amériques. Quatre cents ans de violence, de travail forcé, de déshumanisation et de racisme institutionnalisé, qui ont contribué à l’enrichissement massif de puissances comme le Royaume-Uni, la France, le Portugal, l’Espagne ou encore les États-Unis. Pendant que ces nations bâtissaient leur prospérité, l’Afrique, les Caraïbes et les descendants d’esclaves restaient durablement marqués par la pauvreté et les inégalités.
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Paradoxalement, après les différentes abolitions intervenues entre 1833 et 1880, ce ne sont pas les victimes qui ont été indemnisées, mais les anciens propriétaires d’esclaves, au titre de la perte de leurs « biens ». Plus d’un siècle et demi plus tard, cette question demeure sensible. Du Royaume-Uni à la France, en passant par le Danemark et les Pays-Bas, l’abolition n’a pas été pensée comme une réparation pour les populations réduites en esclavage, mais comme un vaste mécanisme de compensation pour les détenteurs de plantations.
Des hommes et des femmes ont ainsi été libérés sans terres, sans ressources et sans réparation pour des siècles de spoliation. Dans le même temps, les États ont assumé le coût de ces indemnisations, transférant de fait la dette de l’esclavage vers les contribuables, tout en consolidant les fortunes construites sur la servitude humaine.
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L’Afrique et de nombreuses sociétés issues de l’esclavage dans les Amériques peinent encore à atteindre un véritable décollage économique. Certaines demeurent dépendantes de leurs anciennes puissances coloniales. De part et d’autre de l’Atlantique, les appels à réparation se multiplient, portés par des voix qui dénoncent une injustice historique persistante. Pourtant, l’Europe reste, jusqu’à présent, largement réticente à ouvrir ce chantier sensible. C’est sans doute pour cela que la grande majorité des pays européens ont préféré s’abstenir.
La reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité par l’ONU marque une avancée historique dans la justice mémorielle à l’échelle mondiale. Pourtant, l’abstention de la France, pays pionnier avec la loi Taubira, révèle les contradictions persistantes entre mémoire, histoire et diplomatie. Entre héritages coloniaux, débats sur les réparations et nécessité d’une éducation et d’une transmission justes, il reste un chemin à parcourir pour transformer cette reconnaissance symbolique en actions concrètes. L’histoire de l’esclavage n’est pas derrière nous : elle continue de structurer les sociétés, les inégalités et les consciences. Agir aujourd’hui, c’est honorer les victimes, rétablir la vérité et construire un avenir fondé sur la justice et la dignité.

