20-22 mars 1967 : quand Basse-Terre s’embrase à cause d’un acte raciste

source : Archives Départementales

En Guadeloupe, les souvenirs du 14 février 1954 et de mai 1967 sont souvent évoqués. Pourtant, un autre événement a profondément marqué les esprits. Le 20 mars 1967, à Basse‑Terre, un incident raciste déclenche une violente révolte populaire. Un commerçant d’origine tchèque, Vladimir Snrsky, propriétaire du magasin de chaussures Le Sans-Pareil, lance son chien sur Raphaël Balzinc, un cordonnier ambulant guadeloupéen handicapé, qui installe son étal devant sa boutique. L’agression s’accompagne d’insultes racistes, provoquant l’indignation des passants et déclenchant rapidement des violences urbaines.

1967 : une année charnière pour la Guadeloupe

L’année 1967 reste gravée dans la mémoire collective de la Guadeloupe. Si beaucoup connaissent les émeutes de mai, survenues les 26, 27 et 28 mai, il ne faut pas oublier qu’un autre événement avait déjà secoué Basse‑Terre deux mois plus tôt.

En mai, la Guadeloupe bascule dans une violence sans précédent. Durant trois jours, des manifestants pacifiques du BTP réclament au départ 2 % d’augmentation salariale. Face au refus du patronat local, dominé par les descendants des anciens propriétaires d’esclaves, les mouvements s’amplifient : lycéens du Lycée de Baimbridge, ouvriers de la filière banane, et soutiens du GONG, premier mouvement indépendantiste de l’île, rejoignent la contestation. La répression est féroce : les forces de l’ordre n’hésitent pas à tirer à balle réelle sur les civils. Le bilan est lourd, avec plusieurs dizaines de morts – certains évoquent même plusieurs centaines de victimes. Cet événement a profondément marqué la société guadeloupéenne et a commencé à creuser un fossé entre les habitants, descendants d’esclaves, et la France.

( A lire : ME 67 : Un souvenir indélébile dans l’Histoire de la Guadeloupe. – The Link Fwi)

source : Archives Départementales.

Les émeutes de Basse-Terre : l’étincelle

Pour comprendre les événements de mars 1967, il faut remonter à la Guadeloupe des années 1960. Malgré la Loi de départementalisation de 1946, qui faisait du territoire un département français, l’archipel vivait dans un marasme économique : chômage galopant, surtout chez les jeunes, fermeture des quatre principales sucreries de l’île, baby-boom accentuant la pression sur le marché de l’emploi, et les séquelles du cyclone Inès de 1966. La situation était explosive : il suffisait d’une étincelle pour que la colère éclate.

Cette étincelle prend le nom de Vladimir Snrsky, commerçant d’origine polonaise récemment installé à Basse‑Terre. Propriétaire du magasin de chaussures Le Sans-Pareil, il lance son chien sur Raphaël Balzinc, cordonnier ambulant guadeloupéen handicapé, qui installe son étal devant sa boutique. L’agression s’accompagne d’insultes racistes, provoquant l’indignation immédiate des passants. La foule est rapidement dispersée avec violence, mais la tension dégénère en véritables violences urbaines.

Si cet épisode a été relativement oublié au fil du temps, il constitue pourtant un jalon essentiel pour comprendre le climat social de la Guadeloupe avant les émeutes de mai 1967.

Retour sur les deux jours de violences urbaines

Le lundi 20 mars 1967, vers 9 heures, dans la principale rue commerçante de Basse‑Terre, devant le magasin de chaussures Le Sans-Pareil, le propriétaire, Vladimir Snrsky, agresse avec son chien Raphaël Balzinc, cordonnier ambulant guadeloupéen handicapé, qui installait son étal devant la boutique. L’agression s’accompagne d’insultes racistes, dont un cynique « Dis bonjour au nègre ». Les passants s’indignent et se rassemblent. La police intervient, mais Snrsky, réfugié à l’étage de son magasin, continue depuis son balcon d’invectiver la foule, désormais forte de plusieurs centaines de personnes à l’heure de la sortie du travail. Menacé de lynchage, l’agresseur prend la fuite, escorté par les forces de l’ordre, et selon la légende, pour ne pas être reconnu, il aurait porté des vêtements de femme.

Journal L’Etincelle. Source : Archives Départementales.

Vers midi, les portes du magasin sont forcées. La foule saccage le commerce : cartons de chaussures éparpillés, argent du tiroir-caisse déchiré. Des groupes organisent alors une véritable chasse à Snrsky, qui s’est enfui par les toits. La colère populaire atteint son paroxysme lorsque deux voitures du commerçant sont renversées et incendiées.

Le sous-préfet Maillard, arrivé sur les lieux, comprend qu’il ne peut plus contenir le déchaînement de la population. Pour éviter un incendie en pleine ville, il oriente l’action de la foule vers le port, où la Mercedes de Snrsky est jetée à la mer. Cela ne suffit pas : le magasin est mis à feu et des habitants affluent des communes voisines, ainsi que de Pointe-à-Pitre.

Toute la soirée, les jeunes des quartiers populaires tiennent la rue, et la police peine à endiguer le mouvement. Certains Blancs sont interpellés et bousculés par la foule en colère.

Le mardi 21 mars, l’agitation reprend. La quincaillerie Maston, à l’entrée du Bas-du-Bourg, est prise d’assaut, des armes circulent, et des coups de feu sont tirés contre les charges de CRS venues dégager les rues. Des gardes mobiles venus de Bapaume (Pas-de-Calais) sont dépêchés de l’Hexagone. Une opération de ratissage est menée dans l’après-midi, au centre-ville et dans les quartiers populaires.

La ville s’embrase autour du cours Nolivos, où les affrontements se poursuivent toute la journée : volées de galets, coups de feu sporadiques, gaz lacrymogènes. Quelques tentatives de négociation permettent aux manifestants de faire valoir leurs revendications : justice pour Snrsky, réembauche des employés du magasin, travail pour les jeunes.

L’appel au calme du préfet Bolotte, diffusé à la radio, et sa promesse de poursuivre le commerçant polonais ont peu d’effet. Dans le même temps, il attribue le durcissement des événements à la présence de Gerty Archimède et des autonomistes, désignant comme responsables le GONG (Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe) et le journal Progrès Social (publié à Basse-Terre depuis 1957). Selon lui, les manifestations n’auraient rien de spontané et seraient orchestrées par des agitateurs à des fins politiques.

Il faudra l’intervention de Gerty Archimède, à la demande du préfet, pour que la colère s’apaise le 22 mars.

Événement annonciateur de mai 1967 et début du combat pour l’autonomie

Quelques mois plus tard, le procès de l’affaire Snrsky, tenu du 15 au 20 décembre 1967, se déroule en l’absence du commerçant. Les trente émeutiers poursuivis sont condamnés à des peines lourdes, tandis que les membres du GONG et les autonomistes sont poursuivis pour atteinte à l’intégrité du territoire.

L’épisode de mars 1967 est l’un des premiers grands mouvements de lutte sociale et raciale en Guadeloupe après la départementalisation de 1946. Il met en lumière :

Une colère sociale qui sera suivie, quelques semaines plus tard, par les mouvements de mai 1967.

Les tensions raciales et sociales persistantes, malgré l’intégration de la Guadeloupe comme département français ;

Les injustices économiques et le ressentiment envers les élites locales ;

Ces évènements étaient les prémices de la révolte et du massacre de mai 1967.

Images d’archive

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