La Guadeloupe à l’orée d’une nouvelle guerre de gangs.

En l’espace de quelques jours, la Guadeloupe a basculé dans une succession de violences armées aux allures de règlements de comptes. Après l’assassinat d’Anthony Sarazin, dimanche en marge du carnaval, deux nouvelles fusillades ont éclaté mercredi soir, faisant un mort et un blessé. Trois affaires, deux décès, moins d’une semaine : un enchaînement inquiétant que les enquêteurs soupçonnent d’être interconnecté.

Loin de l’image de carte postale longtemps vendue aux touristes et aux candidats à l’exil en quête de soleil, la Guadeloupe est aujourd’hui un territoire gangrené par la violence. Violence sociale, d’abord, nourrie par la pauvreté, le chômage, les addictions. Violence intrafamiliale ensuite, dont l’archipel figure régulièrement parmi les plus mauvais élèves au niveau national. Mais surtout, une violence armée désormais banalisée. Outre-mer : quand la criminalité dépasse tous les records – The Link Fwi

Sur un territoire de 380 000 habitants, les armes à feu circulent librement. En 2025, la Guadeloupe a enregistré 52 homicides, soit quasiment un meurtre par semaine. Un chiffre lourd, révélateur d’un basculement. Ces armes ne sont pas produites localement. Elles arrivent par des filières criminelles bien identifiées, depuis l’Amérique latine, transitant par Saint-Vincent, Sainte-Lucie ou la Dominique, ou encore via Haïti avant de rejoindre l’archipel. Elles sont échangées contre de la cocaïne, monnaie courante d’un trafic devenu structurel. D’autres armes, pourtant légales, sont simplement volées lors de cambriolages avant d’alimenter le marché clandestin.

Ces armes finissent entre les mains de jeunes délinquants, parfois à peine majeurs, parfois mineurs, qui n’hésitent plus à tirer pour voler, intimider ou tuer. La frontière entre délinquance et criminalité organisée s’efface. Le passage à l’acte est rapide, brutal, souvent irréversible.

L’année 2026 n’a commencé que depuis quelques jours, et déjà trois assassinats par balle sont à déplorer. Une accélération inquiétante, dont deux affaires récentes semblent s’inscrire dans une même spirale de violence.

Tout commence le dimanche 4 janvier, lors du lancement du carnaval. Anthony Sarazin, 18 ans, est abattu en pleine rue, en marge du défilé. Touché à la tête et au corps, il s’effondre sous les yeux de spectateurs sidérés. Une fusillade éclate, la panique gagne la foule, les groupes carnavalesques interrompent leur passage et regagnent précipitamment leurs locaux. Le carnaval s’arrête net. La fête cède la place à la peur.

L’enquête, confiée à la brigade criminelle, doit déterminer si le jeune homme était la cible ou une victime collatérale. Qui a tiré ? Pourquoi ? À ce stade, aucune réponse. Seulement des douilles, du sang et le silence.

Ce meurtre pousse le préfet de Guadeloupe, Thierry Devimeux, à envisager l’annulation de la parade du dimanche suivant. Mais la violence ne marque aucune pause. Mercredi soir, deux nouvelles affaires impliquant des armes à feu secouent l’archipel : un mort, un blessé.

À Pointe-à-Pitre, moins de deux heures après une réunion en mairie réunissant le maire Harry Durimel et les acteurs du carnaval pour réfléchir à la sécurisation des défilés, un nouveau drame éclate. Dans le quartier Henri-IV, dit « Washington », plusieurs coups de feu retentissent. Un jeune de 17 ans est retrouvé au sol, atteint de sept balles. La procureure de la République, Caroline Calbo, se rend sur place. Une autopsie est ordonnée.

Homicide à Pointe-à-Pitre, 7 janvier 2026 · ©Jean-Marie Mavounzy

Un homicide de plus. À quelques mètres seulement de celui survenu trois jours plus tôt. Et pendant que la police scientifique boucle la scène, à 17,5 kilomètres de là, à Petit-Bourg, dans le quartier connu de Fleur-de-Canne, les armes parlent encore. Un homme est blessé par balle. Son pronostic vital n’est pas engagé, cette fois.

Coïncidence ? Peu probable. Sur les réseaux sociaux, les hypothèses fusent. Beaucoup évoquent une nouvelle guerre de territoires entre le quartier Washington de Pointe-à-Pitre et celui de Petit-Bourg. Une rivalité entre jeunes, alimentée par la vengeance, le trafic et l’orgueil. Une hypothèse crédible, que les forces de l’ordre prennent très au sérieux.

Police et gendarmerie sont mobilisées. Mais une question demeure : la Guadeloupe est-elle en train de basculer dans une logique de règlements de comptes à répétition, semblable à celles observées ailleurs, où chaque mort appelle une réponse armée ?

Ce scénario n’est pas inédit. Il rappelle les affrontements survenus il y a plusieurs années entre des jeunes de Mortenol et de Sainte-Rose, sur fond de rivalités musicales et de trafics. Une période sombre, qui n’avait pris fin qu’après une médiation exceptionnelle entre deux figures du dancehall local, Keros-N et Saïk.

Reste désormais à savoir si l’État, les élus et l’institution judiciaire seront capables d’agir avant que cette spirale de violence ne devienne incontrôlable. Car malgré les drames récents, le maire de Pointe-à-Pitre, son équipe municipale, l’agglomération Cap Excellence et les présidents des groupes carnavalesques ont fait le choix de maintenir la parade du dimanche 11 janvier dans les rues de la ville.

Une décision prise alors que l’inquiétude ne se limite plus aux seuls Pointois, mais gagne l’ensemble des Guadeloupéens attachés à leur carnaval, à cette fête populaire censée rassembler et non exposer. Une question s’impose donc, brutalement : ces nouveaux faits de violence auront-ils des conséquences sur la sécurité des carnavaliers et des spectateurs ?

La réponse ne tardera pas. Elle s’écrira, en temps réel, ce dimanche.

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