Depuis dimanche soir, le Mexique est ébranlé par une éruption de violence sans précédent. En cause, l’élimination ciblée de Nemesio Rubén Oseguera Cervantes, plus connu sous le pseudo de » El Mencho ». De son vivant, il était à la tête du redouté cartel Jalisco New Generation (CJNG), connu pour le trafic de grandes quantités de cocaïne, de méthamphétamine et de fentanyl vers les États-Unis. Portrait d’un fils de paysans pauvres devenu l’ennemi public n°1 pour Washington.
Du côté pile, le Mexique est un pays régulièrement célébré pour la beauté de ses paysages, la chaleur de son accueil et la richesse de sa culture millénaire. Les vestiges des empires maya et aztèque attirent chaque année des millions de touristes venus des quatre coins du monde.
Du côté face, le pays latino, situé à mi-chemin entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, figure parmi les plus violents au monde. En cause : la guerre menée par les différents gouvernements mexicains, de gauche comme de droite, contre les cartels de la drogue, ainsi que celle que ces organisations criminelles se livrent entre elles pour s’accaparer le juteux marché des stupéfiants à destination des États-Unis et du Canada.
Pourtant, les cartels font partie du paysage politico-social mexicain depuis les années 1970. En 2006, le président Felipe Calderón déclenche une offensive frontale contre ces groupes criminels. L’armée est déployée dans les rues, investit des territoires longtemps laissés aux mains des organisations narco. L’objectif : reprendre le contrôle.
Bénéficiant d’une position géographique stratégique, les cartels mexicains ont d’abord servi d’intermédiaires logistiques pour la cocaïne colombienne, destinée aux grandes métropoles américaines comme Los Angeles, New York City, Miami, Houston, Dallas ou Chicago. Dans les années 1990 et au début des années 2000, ils prennent progressivement leur autonomie face à leurs homologues colombiens, affaiblis par la pression policière internationale.
Aujourd’hui, ils sont devenus des acteurs criminels globaux et diversifiés. Exploitation minière illégale, agriculture, extorsion, enlèvements contre rançon, trafic de migrants vers les États-Unis : leur emprise dépasse largement le narcotrafic. Mais leur principale source de revenus reste la production industrielle de méthamphétamine et de fentanyl, rendue possible par des liens avec des réseaux criminels asiatiques qui fournissent les précurseurs chimiques.
Pour asseoir leur pouvoir, ils n’hésitent pas à recourir à une violence extrême. Leurs bras armés, parfois composés d’anciens membres des forces spéciales mexicaines, fonctionnent comme de véritables groupes paramilitaires.
L’offensive lancée en 2006 bouleverse cependant l’équilibre criminel. Longtemps unies par le profit, les organisations se fragmentent et s’affrontent pour le contrôle des routes et des territoires. Le narcotrafic représente des milliards de dollars par an. Les estimations évaluent entre 100 et 150 milliards de dollars le marché annuel des drogues aux États-Unis, avec le fentanyl et les opioïdes synthétiques comme segments les plus rentables.
L’autre carburant de cette guerre, ce sont les armes. Une part importante de l’arsenal des cartels provient des États-Unis : fusils d’assaut achetés légalement au Texas ou en Arizona, puis introduits clandestinement au Mexique. Ces armes servent à imposer la terreur et à verrouiller les territoires.
Depuis 2006, on estime que plus de 450 000 personnes ont été tuées dans les affrontements entre cartels ou entre cartels et forces de l’ordre. Plus de 100 000 sont portées disparues. Des dizaines de milliers de fosses clandestines auraient été découvertes à travers le pays.
Dans certaines villes, les organisations criminelles imposent couvre-feux, taxes illégales et justice parallèle. Ceux qui osent défier leur autorité s’exposent à des représailles immédiates.
Ce fut le cas de Carlos Alberto Manzo Rodríguez, maire d’Uruapan, abattu en novembre 2025, le jour des Morts, sur la place centrale de la ville. Élu après avoir battu un rival soupçonné de liens avec le Cártel Jalisco Nueva Generación, dirigé par Nemesio Oseguera Cervantes, dit “El Mencho”, il avait fait campagne contre l’emprise des groupes armés. Depuis son entrée en fonction, il répétait qu’il ne céderait ni à l’intimidation ni à la corruption.
Il en est mort.
El Mencho de fils de paysans pauvres à redoutable chef de cartel.
Quand on évoque les cartels mexicains, on pense immédiatement au puissant cartel de Sinaloa, fondé par les très médiatiques Joaquín Guzmán et Ismael Zambada García. Extradés vers les États-Unis, “El Chapo” a été condamné en 2019 à la prison à perpétuité, assortie de trente années supplémentaires, tandis qu’“El Mayo” encourt lui aussi la réclusion criminelle à perpétuité.
Mais le Cártel Jalisco Nueva Generación (CJNG) est tout aussi redouté au Mexique. Plus qu’une organisation criminelle, il s’apparente à une armée parallèle forte de 15 000 à 20 000 hommes entraînés, entièrement dévoués à un seul chef : Nemesio Oseguera Cervantes, alias “El Mencho”.
Longtemps affilié au cartel de Sinaloa, Nemesio Rubén Oseguera Cervantes fait sécession au tournant des années 2010 et fonde son propre groupe. En à peine une décennie, il devient l’un des chefs de cartel les plus puissants du pays — et surtout l’un des plus violents. Sa marque de fabrique : une brutalité assumée, mise en scène à travers des exécutions publiques, souvent relayées sur les réseaux sociaux. Le CJNG est également accusé d’avoir ciblé des politiciens, des juges, des militaires et des policiers. Le nombre de victimes se compte en centaines, voire en milliers.
Né le 17 juillet 1966 — ou 1967 selon les sources à Aguililla, dans l’État du Michoacán, au sein d’une famille modeste, Oseguera quitte l’école très tôt pour travailler dans les champs d’avocatiers. Il devient rapidement surveillant de plantations de cannabis et de pavot pour le compte d’un cartel local.
À 20 ans, en 1986, il part en Californie où il s’implique dans un réseau de trafic d’héroïne et de méthamphétamine. Arrêté et expulsé une première fois, il revient clandestinement aux États-Unis, ce qui lui vaut une seconde expulsion. De retour au Michoacán, il rejoint le cartel del Milenio avant d’en être écarté à la suite de luttes internes. Il s’installe alors dans l’État voisin du Jalisco et fonde, en 2009, ce qui deviendra le CJNG.
Sur le plan personnel, il épouse en 1996 Rosalinda González Valencia, nièce du chef criminel Armando Valencia. Par alliances et mariages, le pouvoir se consolide. Après avoir collaboré avec des figures du cartel de Sinaloa, il prend définitivement son indépendance il y a une quinzaine d’années.
Profitant de l’affaiblissement de ses rivaux, notamment après les arrestations et extraditions des chefs historiques de Sinaloa, le CJNG accélère son expansion. Il devient l’un des cartels dominants du pays, actif non seulement dans le trafic de drogue, mais aussi dans celui des armes, l’extorsion, la traite de migrants et le vol de ressources naturelles.
Sa montée en puissance s’accompagne d’actions spectaculaires. En 2011, 35 corps sont abandonnés près d’une réunion de procureurs dans une démonstration macabre de force. En 2015, le cartel attaque un convoi de police ; un hélicoptère militaire est abattu au lance-roquettes tandis que des barrages et incendies paralysent plusieurs villes. Des dizaines de personnes sont tuées.
Le 26 juin 2020, le secrétaire à la Sécurité de Mexico, Omar García Harfuch, est grièvement blessé lors d’une attaque attribuée au CJNG. Deux de ses gardes du corps et une civile perdent la vie.
Oseguera Cervantes consolide son influence en nouant des alliances avec des groupes criminels régionaux au-delà de ses bastions historiques du Jalisco, du Nayarit et du Colima, sur la façade pacifique du pays.
Prudent, il évite toute exposition publique. Mais le “business” reste familial. Arrêtée à deux reprises pour blanchiment d’argent, Rosalinda González Valencia a été libérée en février 2025 pour bonne conduite. Sa fille Jessica a également eu des démêlés judiciaires. Deux de ses fils ont été incarcérés, tandis que son aîné, Rubén Oseguera González, alias “El Menchito”, a été condamné à la prison à perpétuité aux États-Unis.
En 2025, le département d’État américain désigne le CJNG comme organisation terroriste, soulignant son caractère transnational et sa présence dans une grande partie du territoire mexicain. Washington l’accuse d’une longue liste de crimes : trafic de drogues et d’armes, extorsions, traite de migrants, vols de pétrole et exploitation illégale de minerais.
Ne contrôlant pas totalement certaines portions stratégiques de la frontière avec les États-Unis, “El Mencho” investit d’autres marchés. L’Europe, l’Asie, l’Afrique et l’Australie, moins disputées par les cartels mexicains et où les stupéfiants se vendent plus cher, deviennent des cibles privilégiées.
Une éruption de violence.
La réaction qui a suivi la mort d' »El Mencho » atteste de la puissance du cartel au Mexique. Barrages routiers, voitures piégées, incendies de magasins et d’entreprises ont touché jusqu’à la station balnéaire de Puerto Vallarta, à l’Etat du Michoacan et aux Etats de Puebla (centre), Sinaloa (nord-ouest), Guanajuato (centre) et Guerrero (sud).
Pour l’analyste en sécurité nationale Gerardo Rodriguez souligne les autorités avaient anticipé une réaction, mais « n’avaient pas prévu qu’elle aurait une portée nationale » avec l’activation de cellules apparentées dans tout le pays.
Toutefois, l’élimination d' »El Mencho » est un succès, d’autant que le cartel n’a pas pu empêcher que son corps transféré par les autorités à Mexico, souligne cet expert.
Quel avenir pour le cartel ?
“El Mencho” appartenait à la même génération de chefs criminels que Joaquín Guzmán et Ismael Zambada García, aujourd’hui emprisonnés aux États-Unis. Comme eux, il incarnait son organisation. Omniprésent dans la structure du Cártel Jalisco Nueva Generación, il centralisait les décisions stratégiques et militaires.
Or, contrairement à d’autres cartels historiquement plus structurés, aucun successeur naturel ne s’est imposé de manière évidente au sein du CJNG.
Deux scénarios se dessinent alors.
Le premier : l’organisation parvient à maintenir sa cohésion. Les lieutenants régionaux continueraient à faire tourner les affaires, trafic de drogue, extorsions, routes internationales en s’appuyant sur la puissance financière et logistique déjà en place. Le cartel survivrait, moins personnalisé, mais toujours opérationnel.
Le second : l’ouverture d’une lutte interne pour le contrôle du pouvoir. Comme le souligne l’analyste David Mora, « en l’absence de succession directe, un vide s’installe, créant les conditions d’un réaménagement potentiellement violent au sein de l’organisation ». Autrement dit, une guerre de clans.
L’ironie de l’histoire serait alors frappante : le CJNG a lui-même prospéré en profitant de l’affaiblissement du cartel de Sinaloa, miné par ses propres divisions internes après l’arrestation de ses figures historiques. Si le schéma se répète, le cycle pourrait s’inverser.
Dans l’univers des cartels, le pouvoir ne disparaît jamais. Il se fragmente ou il se conquiert par le sang..
L’histoire des cartels montre qu’aucun trône ne reste vacant sans déclencher de nouvelles guerres. La capture ou l’élimination d’un chef a souvent provoqué des affrontements sanglants entre le gouvernement et le cartel, mais aussi entre factions rivales prêtes à s’emparer du pouvoir.

