Deux jours après le drame qui a coûté la vie à un jeune homme de 18 ans à l’entrée de la rue Frébault, lors du lancement du carnaval 2026 à Pointe-à-Pitre, l’émotion reste vive. Tandis que la préfecture envisage l’annulation de la prochaine parade dominicale en hommage à la victime, une décision qui divise les groupes carnavalesques, le préfet de Guadeloupe a réuni l’ensemble des acteurs du carnaval afin de repenser l’organisation de la manifestation et prévenir de nouveaux drames.
Une année 2026 qui commence sur les chapeaux de roue avec de nouveaux faits de violence. Six jours après les célébrations du Nouvel An, la Guadeloupe dénombre déjà deux assassinats dont un qui fait couler beaucoup d’encre, celui du jeune Anthony Sarazin, 18 ans, tué d’une balle dans la tête, en marge du carnaval qui comme le veut la tradition, débute dès le premier dimanche de la nouvelle année, jour de l’Epiphanie.
Pourtant, tout avait bien commencé. Le public était au rendez-vous, content de voir les groupes de carnaval défiler dans les principales artères de la ville de Pointe-à-Pitre. Bien entendu, les plus attendus étaient les Mas a Po, piliers de la culture Mas en région Pointoise et plus largement dans l’Archipel.
Le carnaval est un événement qui compte puisqu’il est à la fois un vecteur économique, social et culturel. Ce dimanche 4 janvier, tout avait été pensé. La sécurité était aussi de rigueur, cent cinquante policiers nationaux, une vingtaine de policiers municipaux sans oublier les sécurités privées et les caméras de vidéos surveillance de la ville veillaient au bon déroulement des festivités
Néanmoins, le drame est survenu. Une fusillade a eu lieu à l’entrée de la rue Frébault, soit sur le parcours des groupes. Au sol, Anthony Sarazin, 18 ans, qui comme nous l’évoquions a reçu une balle dans la tête ainsi que plusieurs autres dans le corps. Le corps sans vie a été recouvert d’un drap blanc, devant les spectateurs médusés, dépités et qui, pour beaucoup, ont très vite quitté les lieux. Marquant un coup d’arrêt au défilé des groupes qui sont rapidement retournés dans leurs locaux.
L’enquête confiée à la Brigade criminelle suit son cours. Les enquêteurs doivent déterminer les circonstances du drame. La victime était-elle directement visée, ou a-t-elle reçu une balle perdue ? Qui a tiré ? Pourquoi ?
Dans tous les cas, quelque chose a failli, parce que, comment des jeunes délinquants armés ont pu tirer sur un autre jeune dans une foule ? Sachant que des effectifs de police étaient à proximité du lieu du drame.
Ce même jour, des coups de feu avaient déjà retenti du côté du quartier de Mortenol, un peu plus tôt dans la soirée et il semblerait qu’une ou plusieurs agression(s) au couteau avaient été signalées, au boulevard Légitimus. Un blessé grave y avait été découvert, selon une source policière. Il s’agissait finalement d’un homme qui s’est coupé lui-même sur un tesson de bouteille, en fuyant la scène de crime précédente. Encore une fois, des questions sur la sécurité peuvent être posées.
Ce drame rappelle, un autre qui s’était déroulé, un an avant. En Janvier 2025, Kimaël Ouikede, mineur de 16 ans était lardé de plusieurs coups de couteaux mortels en janvier 2025. C’était le premier homicide de l’année écoulée. Depuis, Brigitte Ouikede, la mère de la jeune victime, mène un combat pour l’arrêt de la violence et un chemin vers la vérité pour que la mémoire de son fils soit honorée et que justice soit faite.
Une réunion pour rien :
Face à ce drame, le préfet de Guadeloupe a organisé une réunion d’urgence hier après-midi (5 janvier) à la sous-préfecture de Pointe-à-Pitre. Autour du représentant de l’Etat, le maire de la ville, la vice-présidente de Cap Excellence ( en charge de la sécurité) des représentants de la police nationale, municipale, des services de secours de l’ensemble des organisateurs et responsables de groupes de carnaval. Pendant plus de deux heures, les échanges ont porté sur les questions de sécurité et sur la nécessité de faire évoluer l’organisation du carnaval. Le Préfet a formulé une proposition qui ne fait pas l’unanimité, : annuler la parade du dimanche 11 en hommage à la jeune victime afin de marquer les esprits collectivement. Toutefois, elle ne fait pas l’unanimité, notamment du côté des Mas a Po dont Akiyo qui fustige cette idée.
« Nous ne sommes que le 5 janvier et nous déplorons déjà deux homicides. Ce drame s’est passé en marge du carnaval, mais à proximité immédiate du passage des groupes. On a eu un décès mais cela aurait pu être encore pire avec des balles perdues qui auraient pu atteindre des spectateurs. Comme l’a dit la vice-présidente de Cap’Excellence, il est hors de question que le prochain dimanche se déroule comme si de rien n’était. Ma proposition, qui a provoqué de vives réactions, est donc que la parade de dimanche prochain soit annulée pour exprimer notre solidarité auprès de la famille de la victime. Le carnaval n’est pas un moment de violence mais un moment de fête et j’attends un véritable sursaut de la population guadeloupéenne pour exprimer ce sentiment. »
Thierry Devimeux-Préfet de la Guadeloupe.
Les autorités locales sont quant à elles partagées par cette idée mais s’accordent à ce qu’il faille marquer les esprits par une action forte qui incombe aux Guadeloupéens. A l’image du Maire de Pointe-à-Pitre, qui souligne qu’il ne s’agit pas d’un acte de violence dû au Carnaval mais d’individus qui n’ont rien à voir avec l’événement. Il souhaite une solution entre Guadeloupéens
» Nous n’allons pas revenir sur le drame qui s’est produit dans la soirée d’hier. Il y a une unanimité, entre les autorités publiques locales, le représentant de l’Etat que ce qui s’est passé, n’est pas un fait de violence du carnaval, ce sont des faits produits à l’occasion du Carnaval et j’ai même dit que c’était un fait de violence ordinaire désormais dans notre pays puisque l’on tue tous les jours. En 2025, nous étions à 47 [environ] ce deuxième meurtre au début d’année 2026, vient ajouter à la longue liste de faits de violence dans une société fortement empreinte de violence. Pendant deux heures et demi, nous avons essayé, notamment Mr le Préfet, représentant de l’Etat qui a plus cette neutralité qu’il faut par rapport aux acteurs qui peuvent donner dans la passion, a martelé que nous ayons une réaction par rapport à ce qui s’est passé dans une logique de prévention pour l’avenir. Un désaccord est né de la proposition du Préfet de s’abstenir dimanche de faire le Carnaval comme si rien ne s’était passé. La plus part des carnavaliers présents ont considéré qu’on leur demandait de payer pour une faute dont ils n’étaient pas les responsables. Je suis pratiquement venu à la rescousse du Préfet, j’étais un peu gêné de constater que c’est un Préfet venu de l’Hexagone qui s’évertuait de faire comprendre aux Guadeloupéens qu’on ne pouvait pas faire le carnaval dimanche comme si rien ne s’était passé. Tous les gens présents, semblaient vivre cela comme une frustration plus comme une mesure de prévention.
Harry Durimel, maire de Pointe-à-Pitre.
Toutefois, elle ne fait pas l’unanimité, notamment du côté des Mas a Po dont Akiyo qui fustige cette idée. C’est dans le mythique local du groupe, situé à Chauvel, que Yann nous a reçu pour d’amples réactions.
» Avant le carnaval, nous ainsi que d’autres Mas, avions déjà parlé au Préfet, nous lui avons souligné l’augmentation de la violence en Guadeloupe et qu’il faudrait mettre de nouvelles mesures pour la contrée. Ce qu’ils n’ont pas fait. Ils nous ont simplement dit » nous le ferons » mais on constate qu’au final rien a été fait. Même hors saison de carnaval, tout ce qu’ils promettent devrait se faire sur la durée. Que ça soit durant le Carnaval ou hors période de Mas, il y a des meurtres et des assassinats et qu’ils ne pensent pas et ne disent que c’est à cause du Carnaval que des gens se font tuer. Cependant, ce n’est pas quand les groupes défilent que les gars se disent, on va tuer quelqu’un ! Ce n’est pas la faute des groupes ou du Carnaval si tel ou tel jeune ne sait pas se comporter et si des armes entrent régulièrement sur le territoire. Ensuite, c’est à nous à comprendre qu’il faut qu’on arrête de nous entretuer. On profite de ce moment pour dire à notre peuple, » STOP » ce n’est plus » Poz » mais arrêtons. Le pays va droit dans le mur et à cause de nous-même on perd. D’ailleurs, ils nous l’ont fait comprendre de nous gérer sinon plus de carnaval 2026. Je rappelle que le carnaval est bien plus qu’un moment de fête, c’est notre culture, c’est nous.
Yann-président Akiyo
A la question de quelle sera le future action, le groupe n’a pas encore décidé clairement mais pour son président, la décision doit revenir à eux, Akiyo, les Mas a Po et la population. Une action entre Guadeloupéens.
» Nous n’avons pas encore décidé, ce que ferons. Mais en l’occurrence c’est à nous de décider. Comme je le disais, en amont, nous leur avons dit ce qu’ils devraient faire avant que le Carnaval commence. Au niveau des groupes, nous n’avons pas de problème de sécurité, on encadre bien nos adhérents. Nous n’avons eu aucun problème ce dimanche et tous les groupes diront pareil. Toutefois, les drames ont toujours lieu en marge ou aux abords du défilé et c’est leur rôle [autorités publiques] de prendre des mesures et ils ne le font pas. »
Yann- président Akiyo.
Eric Jalton, président de Cap Excellence en concertation avec les membres des équipes de l’agglomération dont le maire a décidé d’un couvre feu dès 21h, heure de fin des défilés dans Pointe-à-Pitre. De plus, les rues et ruelles n’ont éclairée le seront désormais, notamment les zones les plus sensibles de la ville.


