Longtemps considéré comme marginal, le graffiti prend une nouvelle dimension en Guadeloupe. Du 9 au 17 mai 2026, le quartier du Raizet, aux Abymes, s’est transformé en immense galerie à ciel ouvert à l’occasion du WAL FEST, premier grand festival d’art urbain de l’archipel. Pendant dix jours, quinze artistes venus de Guadeloupe, de la Caraïbe et d’ailleurs ont recouvert les bâtiments des EsseS 1 et 2 de fresques monumentales mêlant identité caribéenne, mémoire, culture populaire et réalités sociales. Bien plus qu’un simple événement artistique, le festival ambitionne de changer le regard porté sur les quartiers populaires et de faire du street art un véritable outil de transmission, de fierté collective et de réappropriation du territoire.
Longtemps considéré comme du vandalisme, le graffiti a pourtant toujours été bien plus qu’un simple tag sur un mur. Né comme une forme d’expression libre et populaire, il a souvent été associé à tort à la délinquance et aux gangs urbains. Pendant des décennies, les graffeurs ont été poursuivis par les autorités pour avoir peint sur les façades, les métros, les trains ou le mobilier urbain. En France par exemple, l’article 322-1 du Code pénal sanctionne toujours les inscriptions ou dessins réalisés sans autorisation sur l’espace public.
Pourtant, dans la culture urbaine, le graffiti est rapidement devenu la voix des oubliés et des contestataires. Derrière les couleurs et les signatures se cachent souvent des messages politiques, sociaux ou identitaires. Le mouvement prend véritablement son essor à la fin des années 1960 aux États-Unis, dans un contexte marqué par la guerre du Vietnam, les luttes pour les droits civiques, les revendications féministes et les mouvements LGBTQ+. Les murs des grandes villes américaines deviennent alors des espaces d’expression et de contestation.
New York s’impose rapidement comme la capitale mondiale du graffiti, notamment à travers ses célèbres métros recouverts de tags entre les années 1970 et 1990. Cette période voit aussi naître le lien étroit entre le graffiti et la culture hip-hop. Des artistes comme Jean-Michel Basquiat, Phase 2 ou Dondi participent à faire du street art un véritable mouvement culturel mondial.
L’Europe est à son tour touchée par cette vague artistique et contestataire. Paris, Londres ou Berlin voient apparaître slogans, fresques et signatures sur leurs murs, particulièrement après les mouvements sociaux de 1968 et durant la Guerre froide. Le mur de Berlin devient même l’un des plus puissants symboles du graffiti politique en Europe.
À partir de la fin des années 1970, le regard porté sur le graffiti commence à évoluer. Ce qui était considéré comme illégal entre progressivement dans les galeries d’art et les musées. À New York, plusieurs galeries ouvrent leurs portes aux artistes urbains, contribuant à faire reconnaître le street art comme un véritable courant artistique contemporain. Des figures comme Keith Haring participent alors à populariser cet art dans le monde entier.

En Europe, le graffiti se démocratise véritablement au milieu des années 1980. Peu à peu, le street art quitte les rues pour intégrer les musées et les galeries d’art. Des artistes comme Banksy, Os Gêmeos, Vhils ou Blu deviennent alors des références mondiales, tandis que des Français comme Invader, JR, Seth ou Jef Aérosol s’imposent également sur la scène internationale.
Malgré cette reconnaissance artistique, le graffiti continue d’entretenir une relation ambiguë avec les autorités. Certaines villes offrent désormais des espaces dédiés aux artistes urbains, comme des bâtiments désaffectés ou des murs autorisés, tout en poursuivant les graffitis réalisés illégalement. Néanmoins, de nombreux pays considèrent aujourd’hui le street art comme une véritable forme d’art contemporain et reconnaissent son rôle dans la liberté d’expression et la transformation des espaces urbains.

Des graffitis sauce créole :
Les Antilles françaises ont elles aussi développé leur propre culture du graffiti. Situées entre l’Europe et les États-Unis et fortement influencées par la culture nord-américaine, la Guadeloupe et la Martinique ont progressivement réinventé le street art à leur manière, avec une identité profondément créole.
Comme ailleurs, le graffiti apparaît d’abord dans des contextes de tensions sociales et politiques. Lors des émeutes de 1967 en Guadeloupe ou des mouvements sociaux des années 1970, des slogans contestataires recouvrent déjà certains murs, dénonçant notamment les inégalités sociales, le système colonial ou encore le BUMIDOM.
À partir des années 1980, l’influence du hip-hop et du street art new-yorkais accélère le développement du graffiti dans les deux îles. Les artistes investissent alors les murs, les façades et les espaces urbains avec les mêmes codes que ceux observés aux États-Unis ou en Europe. Plusieurs crews comme 4KG, RN5 ou Wall Dogz participent à structurer cette scène locale tout en représentant la Guadeloupe et la Martinique à l’international.
Mais le graffiti antillais possède surtout une identité propre. Les artistes y abordent des thèmes liés à l’histoire, à l’identité et à la mémoire collective : l’esclavage, la colonisation, le mal-être social, l’afrocentrisme ou encore la place des Antilles françaises dans leur environnement caribéen. Derrière les fresques et les couleurs, le street art devient ainsi un véritable outil d’expression culturelle et politique.

L’autre particularité du graffiti antillais réside dans sa reconnaissance progressive par les collectivités locales. De plus en plus, des graffeurs sont sollicités pour participer à des projets d’aménagement urbain et apporter leur touche artistique aux espaces publics. De Pointe-à-Pitre à Basse-Terre, en passant par Fort-de-France, les murs des villes deviennent de véritables toiles à ciel ouvert.
La population semble également plus réceptive à cet art urbain, désormais perçu comme un élément du paysage culturel local. Cette évolution a favorisé l’émergence de festivals et d’événements dédiés au street art dans les Antilles, notamment en Guadeloupe avec le WAL FEST, organisé au cœur du quartier populaire du Raizet, aux Abymes.
Au Raizet, le street art transforme les murs et les regards
Situé à proximité immédiate de Aéroport Guadeloupe Maryse Condé, le Le Raizet est depuis longtemps l’une des principales portes d’entrée de la Guadeloupe. Développé dans les années 1960-1970 avec l’urbanisation rapide des Abymes, le quartier s’est construit autour de grands ensembles destinés à répondre à la forte demande de logements sociaux.
Au fil des décennies, le Raizet est devenu un quartier populaire, vivant et multiculturel, marqué par une forte identité guadeloupéenne et caribéenne à travers la musique, le carnaval, le sport et la culture urbaine. Malgré une image parfois ternie par les difficultés sociales, le quartier reste un important vivier de talents, de créativité et d’initiatives locales.
C’est justement cette richesse culturelle que la SIG Guadeloupe, principal bailleur social de l’archipel, a voulu mettre en avant en collaborant avec Steek autour du WAL FEST, afin de changer le regard porté sur le Raizet et valoriser son identité à travers l’art urbain.

Steek est aujourd’hui l’une des figures majeures du street art en Guadeloupe. À travers ses fresques monumentales, son univers coloré et son travail autour de l’identité caribéenne, il participe depuis plusieurs années au développement d’une véritable scène graffiti dans l’archipel.
Au fil du temps, il s’est imposé comme un artiste capable de transformer les murs en espaces de narration visuelle. Ses œuvres mettent régulièrement en avant les visages antillais, le carnaval, le gwoka, la musique ou encore la mémoire afro-caribéenne. Avec d’autres artistes locaux, il a contribué à sortir le graffiti de la marginalité, au point que de nombreuses façades et bâtiments en Guadeloupe portent désormais les couleurs du street art.
Ancré dans la culture locale tout en restant ouvert aux influences internationales, Steek poursuit également une ambition culturelle plus large. En 2023, il crée l’association WAL et lance le projet « Le Mur Guadeloupe » en partenariat avec le Cinestar, accueillant déjà plusieurs artistes en résidence. Avec le WAL FEST 2026, l’artiste franchit une nouvelle étape en installant le festival d’art urbain au cœur même des quartiers populaires.
Le Wal Fest : une semaine d’art urbain au coeur de Raizet :
Le WAL FEST 2026 a débuté le samedi 9 mai avec une soirée d’ouverture mêlant performances artistiques, musique et projection du documentaire Mas Ka Klé, La porte du retour de Gérard Maximin.
Le mardi 12 mai, le festival a mis l’accent sur la jeunesse avec une journée dédiée aux scolaires, entre visites guidées des fresques, rencontres avec les artistes et ateliers pédagogiques.
Le jeudi 14 mai, une journée éco-citoyenne organisée avec Cap Excellence a associé sensibilisation à l’environnement et réflexion autour du territoire.
Le vendredi 15 mai, le quartier a ensuite vibré au rythme d’un traditionnel Lewoz animé par Mas Ka Klé.
Enfin, les 16 et 17 mai, le Village WAL FEST, aussi appelé Vilaj Papyon, a réuni habitants, associations et partenaires autour de l’emploi, de la formation, de l’artisanat, de la prévention et des expositions. Chaque fin d’après-midi, le public a également pu profiter d’animations musicales, de spectacles de danse et d’un défilé de mode organisé avec le Conseil Départemental et l’association ONTGABF. ( On Ti Grenn Anba Fèy).

L’art urbain comme outil éducatif
Le WAL FEST ne s’est pas limité à la réalisation de fresques monumentales. Du 9 au 17 mai, des ateliers d’initiation à l’art urbain ont également été organisés au cœur des résidences du Raizet. Encadrés par plusieurs artistes guadeloupéens comme Skem, Macfa, 1So, Art’So, Yeswoo, Karey et Sek, ces ateliers ont permis aux enfants, aux jeunes et aux adultes de découvrir les codes du street art, d’expérimenter différentes techniques et d’échanger avec des artistes professionnels.
Au-delà de l’aspect artistique, le festival a voulu transmettre, sensibiliser et créer du lien social. Le public ne venait plus seulement observer les œuvres, mais aussi participer, apprendre et s’ouvrir à une culture urbaine en pleine évolution.
Si cette première édition confirme son succès, le WAL FEST pourrait devenir un rendez-vous itinérant à travers la Guadeloupe, transformant progressivement les murs de l’archipel en espaces d’expression mêlant création, mémoire et identité collective.
Ils ont dit :
» L’idée est venue d’Olivier Bajar, le directeur de la SIG qui est venu nous voir sur le Mur Guadeloupe et qui nous a dit qu’il avait déjà monté un festival à La Réunion et qui nous a invité à faire un Festival d’art. Lors de la première réunion, il nous a indiqué qu’il souhaitait le faire au Raizet, en collaboration avec un association particulièrement active dans la zone, c’est » On Ti Grenn Anba Fèy ». Dès lors, nous avons commencé à tous travailler ensemble, c’était il y a un an voire un an et demi. Sur cette première édition, nous avons une dizaine d’artistes de Guadeloupe, de la Caraïbe (République Dominicaine), de France Hexagonale ou d’ailleurs dans le Monde. Il est vrai que ce sont des artistes qui ont déjà participé aux différentes éditions du Mur Guadeloupe, qui est un projet éphémère mais nous voulions qu’ils reviennent pour, cette fois, laisser une trace pérenne et indélébile. Il y a donc Hopare de Paris, les soeurs Bonnet de Basse-Terre en Guadeloupe, en face nous avons Zurik d’Espagne, à côté il y a les 4KG de Basse-Terre. Il y aussi Pacman de Pointe-à-Pitre. Ensuite, nous avons Ti Latou et Pok de Guadeloupe, ainsi que Greef qui est originaire de Guadeloupe mais qui vit en Guyane, Zailfana de Paris, mais aussi Kaldea de Paris mais qui est originaire de la Martinique. Il y a Does des Pays-Bas et Kilia Llano de la République Dominicaine. Sans oublier, moi Steek de la Guadeloupe. »
Steek co-fondateur du Festival Wal Fest.









