Exhibés comme des curiosités humaines dans le Paris colonial du XIXe siècle, six Kali’na et Arawaks morts loin de leur terre natale vont enfin pouvoir rentrer chez eux. Le Sénat a voté à l’unanimité une loi autorisant la restitution de leurs restes à la Guyane, plus d’un siècle après l’un des épisodes les plus sombres de l’histoire coloniale française.
Mois de mai, mois d’histoire, alors que les commémorations sur les crimes de l’esclavage et de la traite négrière s’enchainent dans toute la France, voici que ce lundi 18 mai 2026, le Sénat a adopté à l’unanimité une proposition de loi visant à restituer à la Guyane les restes de six Autochtones Kali’na et Arawaks conservés depuis plus de 130 ans au Musée de l’Homme. Décédés à Paris après avoir été exposés dans des « zoos humains », leur retour marque une avancée majeure dans le travail de mémoire autour du passé colonial français.
Un vote hautement symbolique, soutenu par le gouvernement français, qui marque une étape importante dans le long travail de mémoire autour des violences coloniales et de la déshumanisation des peuples autochtones.
À l’origine de cette initiative transpartisane, les sénateurs Catherine Morin-Desailly, Max Brisson et Pierre Ouzoulias, qui ont porté ce texte inédit dans un hémicycle particulièrement ému.
Car derrière cette décision historique se cache l’une des pages les plus sombres de l’histoire coloniale française.
Les « zoos humains » sont l’autre facette de la colonisation européenne. Pour les comprendre, il faut retourner dans le passé, pas si lointain. Ainsi, au tournant du XIXe et du XXe siècle, l’Europe occidentale se rêve au centre du monde. Les empires coloniaux français, britanniques, belges, allemands ou encore portugais s’étendent sur l’Afrique, l’Asie, l’Océanie et les Caraïbes. Dans ce contexte d’expansion impériale, une pratique aujourd’hui considérée comme profondément raciste et déshumanisante connaît un immense succès populaire : les « zoos humains ».
Derrière ce terme brutal se cache une réalité glaçante. Pendant plusieurs décennies, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants originaires des colonies furent exhibés dans des foires, des jardins d’acclimatation, des expositions universelles ou des cirques occidentaux, comme des attractions exotiques destinées à divertir les foules européennes.
Les « zoos humains » ont façonné les conceptions de supériorité raciale qui ont jalonné le XXe siècle européen et conduit aux guerres coloniales à but civilisatrice mais aussi aux deux Guerres Mondiales.
Une industrie du spectacle colonial
Les « exhibitions ethnographiques », comme on les appelait alors, apparaissent dès le XIXe siècle. Le principe est simple : faire venir des populations colonisées pour les montrer au public occidental dans des décors reconstitués censés représenter leur mode de vie « sauvage » ou « primitif ».
On y exhibait des Africains, des Kanaks, des Amérindiens, des Inuits, des Malgaches, des Vietnamiens ou encore des Aborigènes australiens. Les visiteurs venaient observer leurs vêtements, leurs danses, leurs langues, leurs corps et parfois même leurs habitudes alimentaires comme on aurait observé des animaux exotiques.
En France, le lieu emblématique de ces exhibitions était le Jardin d’Acclimatation de Paris. Entre 1877 et 1912, des millions de visiteurs s’y pressèrent pour voir des « villages nègres », des « tribus africaines » ou des « guerriers cannibales ».
Lors de l’Exposition coloniale internationale de Paris en 1931, plus de 30 millions de visiteurs découvrent des reconstitutions géantes de colonies françaises avec des êtres humains exposés derrière une mise en scène folklorique et paternaliste.
Une machine de propagande coloniale
Ces zoos humains ne servaient pas uniquement à divertir. Ils avaient aussi une fonction politique et idéologique.
À travers ces spectacles, les puissances coloniales cherchaient à justifier la colonisation. En montrant les peuples colonisés comme « arriérés », « sauvages » ou « inférieurs », l’Europe construisait le récit d’une prétendue mission civilisatrice.
La science de l’époque joua également un rôle majeur. Des anthropologues et pseudo-scientifiques mesuraient les crânes, observaient les traits physiques et classaient les êtres humains selon des théories raciales aujourd’hui discréditées. Ces pratiques alimentaient le racisme scientifique qui dominait alors une partie de la pensée occidentale.
Le corps noir, asiatique ou autochtone devenait ainsi un objet d’étude, de fascination et de domination.
Des vies brisées
Derrière les affiches colorées et les foules enthousiastes se cachait une réalité extrêmement violente.
Beaucoup des personnes exhibées vivaient dans des conditions précaires. Certaines étaient recrutées sous de fausses promesses, d’autres contraintes par l’administration coloniale ou par la misère économique.
Elles devaient parfois rejouer quotidiennement des scènes caricaturales pour satisfaire le regard occidental : simulacres de guerre, danses « tribales », démonstrations dites « primitives ».
Le climat européen, les maladies, les mauvaises conditions de vie et le déracinement provoquèrent de nombreux décès.
Parmi les histoires les plus connues figure celle de Sarah Baartman, une femme khoïkhoï originaire d’Afrique du Sud devenue, au XIXe siècle, un symbole mondial de l’exploitation raciale et coloniale. appartenait au peuple khoïkhoï, que les Européens appelaient à l’époque de manière péjorative « Hottentots ». Très jeune, elle est arrachée à sa terre natale et emmenée en Europe en 1810 par des entrepreneurs britanniques qui promettent fortune et célébrité.

Mais derrière ces promesses se cache une réalité brutale : Sarah Baartman est exhibée comme une curiosité exotique dans des foires et spectacles à Londres puis à Paris. Son corps est présenté au public européen comme un objet de fascination pseudo-scientifique et sexuelle. Les spectateurs paient pour observer ses formes, notamment ses hanches et ses fesses, que les organisateurs décrivent comme « sauvages » ou « primitives ».
À travers elle, l’Europe coloniale construit alors tout un imaginaire raciste autour des peuples africains. Son exhibition sert à alimenter les théories pseudo-scientifiques de hiérarchisation des races qui se développent au XIXe siècle.
Après plusieurs années d’humiliations publiques, Sarah Baartman meurt à Paris en 1815, dans la pauvreté, à seulement 26 ans environ. Mais même après sa mort, son corps continue d’être exploité. Le célèbre anatomiste français Georges Cuvier dissèque son cadavre et expose son squelette, son cerveau et un moulage de son corps au Musée de l’Homme jusque dans les années 1970.
Son histoire devient ensuite un symbole mondial des violences coloniales, du racisme scientifique et de la déshumanisation des peuples colonisés.
Après des décennies de combat mené par l’Afrique du Sud post-apartheid et notamment par Nelson Mandela, la France accepte finalement de restituer ses restes en 2002. Sarah Baartman est alors enterrée en Afrique du Sud avec des funérailles nationales
On pense aussi à Ota Benga, Originaire du peuple Mbuti, dans l’actuelle République démocratique du Congo, Ota Benga naît vers 1883 dans une région alors ravagée par la colonisation belge du roi Léopold II. À cette époque, le Congo est exploité avec une brutalité extrême : massacres, travail forcé et mutilations sont monnaie courante dans ce qui est alors l’« État indépendant du Congo », propriété personnelle du souverain belge.
Sa famille aurait été tuée lors de violences coloniales. Ota Benga est ensuite « acheté » par un explorateur américain, Samuel Phillips Verner, qui l’emmène aux États-Unis en 1904 pour l’Exposition universelle de Saint-Louis.
Présenté comme un « pygmée africain », il devient une attraction ethnographique vivante destinée à divertir le public américain fasciné par les peuples considérés comme « primitifs ».
Mais l’épisode le plus choquant survient en 1906 au Bronx Zoo. Ota Benga y est exposé… dans la maison des singes.

Le zoo le présente au public aux côtés d’un orang-outan, dans une cage fréquentée chaque jour par des milliers de visiteurs. Les journaux de l’époque parlent de lui comme du « chaînon manquant » entre le singe et l’homme. Certains visiteurs le regardent, le moquent, le touchent ou le photographient comme un animal de foire.
Cette exposition provoque néanmoins une vague d’indignation, notamment chez des pasteurs et intellectuels afro-américains qui dénoncent une humiliation raciste insupportable. Sous la pression, le zoo finit par retirer Ota Benga de l’exposition.
Après cette période, il tente de reconstruire sa vie aux États-Unis. Il apprend l’anglais, travaille dans une usine et rêve de retourner en Afrique. Mais la Première Guerre mondiale rend le voyage impossible.
Profondément traumatisé, isolé et déraciné, Ota Benga sombre dans la dépression. En 1916, à l’âge d’environ 32 ans, il se suicide d’une balle dans le cœur à Lynchburg. Son histoire est aujourd’hui devenue un symbole majeur de la déshumanisation raciale organisée par les puissances coloniales occidentales.
La France et ses colonies directement concernées
Les anciennes colonies françaises furent largement impliquées dans ces exhibitions.
Des Kanaks de Nouvelle-Calédonie furent exhibés en France en 1931. Des Africains originaires d’Afrique occidentale française participèrent à des « villages indigènes » lors des grandes expositions coloniales. Des habitants des Antilles, des membres des communautés autochtones de Guyane-Française ou de Madagascar furent également présentés dans des spectacles ethnographiques.
Des familles entières étaient installées dans des décors artificiels censés représenter leurs villages d’origine. Les visiteurs venaient les observer manger, danser, dormir ou fabriquer des objets artisanaux, comme on observe des animaux dans un parc. Le succès populaire est immense : plusieurs millions de visiteurs fréquentent ces exhibitions.
Ces exhibitions participaient à la construction d’un imaginaire colonial où les peuples colonisés étaient réduits à des clichés exotiques. Elles servaient à légitimer l’expansion coloniale française.
À l’époque, une partie des élites politiques, scientifiques et médiatiques défend des théories raciales prétendant établir une hiérarchie entre les peuples. Les colonisés étaient souvent présentés comme « arriérés » ou « moins évolués », tandis que la France se donnait le rôle de puissance « civilisatrice ».
Ces exhibitions étaient accompagnées de discours pseudo-scientifiques, de mesures anthropométriques, de photographies et d’études raciales menées par certains chercheurs de l’époque.
Autrement dit : les zoos humains participaient à fabriquer un imaginaire colonial où la domination de peuples africains, amérindiens ou océaniens apparaissait comme normale, voire nécessaire.
Une mémoire longtemps oubliée
Après la Seconde Guerre mondiale et la décolonisation, cette histoire tombe progressivement dans l’oubli. L’Europe préfère souvent détourner le regard de cette page sombre de son passé colonial.
Il faut attendre les années 1990 et 2000 pour que des historiens, chercheurs et militants remettent le sujet au centre du débat public.
En France, les travaux des historiens Pascal Blanchard et Nicolas Bancel ont largement contribué à documenter cette histoire.
Des expositions, des documentaires et des ouvrages ont permis de montrer que ces « zoos humains » n’étaient pas des événements marginaux mais un véritable phénomène de masse ayant touché des millions de visiteurs en Europe et aux États-Unis.
Comprendre les zoos humains aujourd’hui
Parler des zoos humains aujourd’hui, ce n’est pas seulement revenir sur une atrocité du passé. C’est aussi comprendre comment certaines représentations raciales se sont construites dans les sociétés occidentales.
Ces exhibitions ont profondément marqué les imaginaires collectifs en associant les peuples colonisés à des stéréotypes d’infériorité, de sauvagerie ou d’exotisme.
Elles rappellent surtout jusqu’où peut aller la déshumanisation lorsqu’un système politique, économique et scientifique considère certains peuples comme moins humains que d’autres.
Car derrière les décors exotiques et les affiches de foire, les zoos humains racontent avant tout une histoire de domination, de racisme et de négation de la dignité humaine.

Une restitution que fera jurisprudence :
La proposition de loi adoptée par le Sénat prévoit désormais la restitution de ces six dépouilles ainsi que de huit moulages de parties de leurs corps réalisés à l’époque.
Une décision accueillie avec émotion en Guyane, notamment par l’association Moliko Alet+Po, engagée depuis plusieurs années dans ce combat mémoriel.
Sa présidente, Corinne Toka-Devilliers, a salué l’aboutissement de « cinq années de travail, de détermination et presque d’acharnement » pour permettre à ces ancêtres de rentrer enfin chez eux après 135 ans d’absence.
Pour elle, cette restitution dépasse largement le cadre administratif ou patrimonial. Il s’agit avant tout de rendre leur humanité à ces victimes de l’histoire coloniale.
« Quand vous les nommez, ils existent », a-t-elle déclaré en citant les noms de Pékapé, Kouani, Emo, Ibipio ou encore Mayalé.
Dans l’hémicycle, plusieurs parlementaires ont également reconnu la violence historique de ces pratiques coloniales.
La sénatrice Catherine Morin-Desailly a rappelé que « nul peuple ne peut être dépossédé de sa mémoire sans être blessé dans son âme », affirmant que ces restes humains n’étaient pas de simples pièces de collection mais « des voix longtemps étouffées » appelées à retrouver leurs terres, leurs fleuves, leurs forêts et leur ciel.
Son collègue Max Brisson a insisté sur « l’impérieuse nécessité » de prendre conscience de la déshumanisation qui a accompagné la constitution de certaines collections publiques françaises.
La ministre de la Culture a, elle aussi, soutenu cette démarche, estimant qu’il était temps pour la France de regarder son passé colonial « avec humanité » et de répondre enfin à cette « requête légitime ».
Au-delà du cas guyanais, cette affaire pourrait désormais faire jurisprudence.
Jusqu’ici, le principe d’inaliénabilité des collections publiques empêchait la restitution de restes humains conservés dans les musées français. Les précédentes lois votées ces dernières années concernaient essentiellement des demandes formulées par des États étrangers. Cette nouvelle loi est donc inédite puisqu’elle concerne des peuples originaires d’un territoire français ultramarin.
La ministre de la Culture s’est d’ailleurs dite favorable à la création d’une future loi-cadre destinée à faciliter d’autres restitutions dans les Outre-mer.
En Guyane, beaucoup espèrent désormais que l’Assemblée nationale adoptera rapidement le texte afin que ces ancêtres puissent enfin recevoir une sépulture digne sur leur terre d’origine.
Car derrière ces ossements conservés pendant plus d’un siècle dans les réserves d’un musée parisien, ce sont surtout des vies, des familles et des peuples entiers que l’histoire coloniale avait tenté d’effacer.
A voir ou revoir sur le sujet : «Zoos humains» : la mémoire des natifs guyanais Kali’na | INA

